Migrations

La militarisation de l’espace humain méditerranéen

Par : Ali Bensaad

 

Fracture, la Méditerranée l’est aussi parce qu’elle devient un gouffre qui engloutit quotidiennement des vies humaines. En cela aussi, ou plutôt pour cela surtout, elle est une fracture. Fracture où sombrent des vies humaines dans leur passage entre deux mondes qu’elle sépare de plus en plus. Fracture aussi parce qu’elle est voulue comme telle et qu’elle est sillonnée par des bateaux de guerre alignés contre des radeaux civils et cela pour y construire un nouvel attribut, antinomique d’une mer, et particulièrement de celle-ci : l’infranchissabilité.

Pour matérialiser ce désir, illusoire, d’une frontière artificialisée insurmontable, la Méditerranée subit un processus de militarisation. Elle est militarisée dans sa partie occidentale qui ne connaît pourtant aucun conflit militaire et territoriale et encore moins entre sa rive Sud et Nord. Depuis 1998, au moment même où commençaient à se formaliser et entrer en vigueur des accords d’association entre l’Europe et les pays du Maghreb, un mur se construit et se consolide, pour incarner, inscrire la fracture et tenter de la rendre irréversible.

Commencée avec l’érection d’un mur en béton et acier à Ceuta, la « fortification » s’est prolongée jusqu’aux larges des côtes avec la construction d’un « mur électronique » maritime baptisé (le SIVE) qui ceinture tout le détroit de Gibraltar. Depuis, avions et navires de guerre consolident la « forteresse » par des patrouilles « préventives ».

Passerelle, la Méditerranée est en voie de transformation en mur. Mur de guerre pour signifier la fracture et tenter de la pérenniser. Une fracture s’incarnant, au sens premier, en vies humaines englouties. En se basant sur les chiffres de cette année et en se limitant au seul espace Extrême Ouest méditerranéen, donc à la seule traversée vers les territoires espagnols, le nombre annuel de morts peut être estimé à un minimum de 4500 par an. Ces estimations, celles d’institutions étatiques (1) , sont bien en deçà, pourtant, de celles des ONG qui les estiment à au moins une fois et demi plus.

Mais en ne s’en tenant qu’aux estimations minimales et en excluant les morts de l’autre « gouffre de mort » jumeau qu’est le détroit de Sicile, et même en ne tenant pas compte des morts bien plus nombreux et bien plus ignorés dans l’immensité du désert comme on a pu le constater sur place, même donc avec une « comptabilité macabre » aussi réduite, les morts engloutis sur cette portion de faille méditerranéenne, représentent déjà plus d’une fois et demi le nombre de morts dans les attentats du World Trade Center. Attentats dont l’effet traumatisant a été majeur sur la société américaine et fonde, pour une part essentielle, la politique sécuritaire et étrangère américaine actuelle et dans son sillage celle du monde occidental.

Le verrouillage de la Méditerranée et la fortification des frontières Sud européennes s’inscrivent dans cette logique et s’en alimentent pour se légitimer associant le traitement de la mobilité à celui du terrorisme pour mieux la criminaliser.

La rive Sud Méditerranéenne occidentale, correspondant au Maghreb, est devenue l’objet d’une focalisation sécuritaire particulière en raison des flux qui y transitent et qui se projètent pour une part sur l’Europe. Pourtant le Maghreb n’est pas le seul point de passage vers l’Europe et encore moins le plus important. Et à l’échelle du Monde occidental, les flux qui le traversent sont insignifiants : que pèsent les 10.000 migrants ayant accosté aux Îles Canaries l’année 2003 considérée comme pourtant un pic devant les deux millions de Latino- américains qui, chaque année tentent de franchir la frontière américano- mexicaine ?

Certes cette focalisation peut trouver une part de son explication dans l’étroitesse physique de cette zone de passage qui renvoie donc une image de grande densité. Mais elle s’explique plus sûrement par l’augure qu’elle signifie de l’inexorable contraction du Monde.

En effet, nulle part ailleurs au Monde, hormis à la frontière mexicaine, le tiers monde n’est aussi proche du monde industriel qu’en cette ligne qui est l’incarnation géographique, physique et localisée de cette fracture globale qui divise le Monde en Nord développé et Sud sous développé.

Cette ligne qui met en contact direct ces deux mondes correspond à ce que les géologues nomment "le miroir de faille", c’est-à-dire la ligne de cisaillement et de frottement de la faille.

Lieu de la fracture, elle est donc aussi celle de la confrontation entre les deux mondes. C’est cette proximité qui nourrit la focalisation et alimente des phantasmes d’invasion. Phantasmes décuplés par l’altérité culturelle et religieuse réinterprétée sous l’angle du conflit. Mais c’est parce que dorénavant cette ligne s’ouvre sur des « Sud » de plus en plus lointains et devient, de fait, ligne de contact et de confrontation inédite entre l’Europe et le Sud le plus « profond ».

Le Maghreb n’est plus seulement cette terre d’émission de flux migratoires mais il devient également le tremplin de migrations qui puisent toujours plus loin au Sud.

L’émigration africaine vers et par le Maghreb est devenue un fait massif et important dès le début des années 1990, pour atteindre son apogée en 2000. Les refoulements et la répression musclée, côté maghrébin, ainsi que leur corollaire de drames, ne peuvent rien contre des flux qui s’installent dans la permanence même s’ils connaissent, comme actuellement, des reflux.

En même temps que cette immigration a pris de l’importance, l’origine géographique des migrants s’est élargie. Initialement sahélienne, elle est devenue plus largement africaine, s’étendant à toute l’Afrique jusqu’à sa pointe à l’extrême sud.

Mais si le Maghreb est devenu un espace de transit, c’est d’abord parce que son arrière pays, le Sahara, est devenu de plus en plus traversable. Grâce au développement que celui-ci a connu, la circulation s’est développée, rétablissant la jonction entre rive maghrébine et rive sahélienne du Sahara.

L’Afrique noire, par le Sahara, est devenu ainsi directement connectée au Maghreb, donc à la rive Sud de la Méditerranée.

C’est les itinéraires transsahariens qui ont donc rendu possible l’émergence du Maghreb comme nouvel espace de transit.

Mais c’est le verrouillage de l’Europe qui a eu pour conséquence et pour réplique la promotion du Sahara et du Maghreb comme espaces de transit.

Si les itinéraires transsahariens ont fini par s’imposer comme des itinéraires majeurs sur le chemin de l’Europe, c’est, paradoxalement, en raison de leur extrême dangerosité et de l’extrême opacité de l’espace saharien. Face à la stratégie de verrouillage extrême de l’Europe, ils permettent de déployer, comme réponse, une stratégie du contournement et de l’opacité qui s’impose comme alternative pour des migrations contraintes à la clandestinité et pour lesquelles le Sahara est à la fois espace de rétention et espace tremplin vers l’Europe.

C’est cette contrainte vers des stratégies de contournement qui explique que ces itinéraires transsahariens drainent dorénavant des flux de toute l’Afrique et étendent leur rayonnement au delà de ce continent, devenant un détour facilitateur emprunté par des filières d’émigration clandestines aussi lointaines que les filières asiatiques ou même, plus récemment, latino-américaines, transformant le Sahara, incarnation spatiale de la périphérie et de la marge, en un carrefour fonctionnel connectant des espaces à une échelle intercontinentale.

On a ainsi une sorte de revanche de la périphérie : le Sahara, archétype spatial de la marge, contribue à bouleverser les échelles du système relationnel et, par la voie inattendue de l’informel, tisse et étend les mailles d’un processus de mondialisation qu’il investit en même temps de ses spécificités, devenant ainsi un espace passeur et faiseur de mondialisation. Celle-ci ne se limite pas au tropisme et à l’impulsion des centres, elle est aussi celle de l’intrusion par les interstices de la marge et du rapprochement, conflictuel, entre les périphéries.

La conséquence en est que, d’une part, le problème de l’immigration ne se limite plus à l’espace euro-maghrébin mais prend une dimension intercontinentale et, d’autre part, les frontières de l’Europe se trouvent reportées jusqu’aux confins sahariens et se doivent donc d’être franchies beaucoup plus au Sud que la ligne de démarcation méditerranéenne traditionnelle. Cette nouvelle donne tout en confortant encore plus la Méditerranée dans son rôle de lieu privilégié du passage, bouleverse les échelles du système relationnel méditerranéen, et reformule les relations entre ses deux rives.

Le Sahara devient l’arrière pays méditerranéen. Et si on figure souvent la Méditerranée comme une ligne de faille entre ses deux rives, le Sahara, pour rester dans la terminologie sismique, devient la réplique à cette faille. C’est sur ce théâtre que font dorénavant irruption les tensions que l’Europe tente de délocaliser de ses frontières.

Le Sahara, « Mer jumelle » de la Méditerranée :

Le Sahara a fait aujourd’hui directement irruption dans le monde méditerranéen. Il est dorénavant directement ouvert et arrimé à ce monde. Les deux « mers », la méditerranéenne et la saharienne, communiquent, désormais, directement. Le vieux fantasme colonial (2) de déverser les eaux de la Méditerranée dans le Sahara pour y créer une mer « jumelle" s’est réalisé mais autrement : c’est le Sahara qui vient à la Méditerranée et c’est lui qui y porte ses flux jusqu’à sa rive Sud.

Ces flux, ce sont essentiellement des flux d’hommes et autres échanges informels. Les itinéraires transsahariens, revivifiés et démultipliés, après une période de latence de près de deux siècles, relient dorénavant directement l’Afrique Noire et la Méditerranée.

On ne peut plus parler de la Méditerranée sans la mettre en perspective, sans la lier, avec cette autre mer, sa « mer jumelle », la mer saharienne.

Ces deux mers fonctionnent dorénavant en miroir. Cette conception, bien avant les fantasmes coloniaux, fondait les perceptions spatiales des géographes arabes du Moyen Age.

Ils ont utilisé quasi exclusivement une terminologie maritime pour identifier et décrire le Sahara : l’appellation même de « Maghreb » y puise son origine puisqu’on l’appelait « Djeziret El Maghreb », l’Île du Couchant, l’identifiant à une île entourée par la Méditerranée, l’Océan et le Sahara. Mais il en est resté surtout un mot qui prend, aujourd’hui, toute sa signification : le mot Sahel. Rentré dans la terminologie internationale pour désigner les pays africains au sud du Sahara, « Sahel » est un mot arabe qui signifie le rivage : le rivage qu’on atteint après avoir traversé la mer saharienne.

Et ce Sahel est effectivement, aujourd’hui devenu le vrai rivage de la Méditerranée.

C’est ce que nous indiquent les migrations justement sahéliennes qui, au travers du Sahara rejoignent la Méditerranée. La vieille prémonition d’une jonction entre les deux mers s’est bien donc réalisée (3) .

Le Sahara n’est plus d’ailleurs cet espace longtemps perçu, à tord, comme une sorte de vaste « monde frontière », un espace « hors- temps » comme s’il était suspendu au dessus du monde des hommes, à l’écart de leurs chemins, relégué à une marginalité extrême, figé dans la latence...

L’intense circulation qui l’anime, aujourd’hui, nous le restitue comme tout autre fragment de notre monde, un fragment faisant écho aux autres, en attraction avec les autres.

Mais l’écho qui nous vient du Sahara produit lui, aujourd’hui, beaucoup plus de résonances bruyantes dans notre actualité. Parce que ses itinéraires se projettent dorénavant sur l’Europe, même s’ils n’y aboutissent pas si souvent, parce qu’ils sont marqués du sceau d’une dangerosité extrême imposant des traversées dans des conditions cauchemardesques et que celles-ci sont menées malgré tout, ils donnent une impression de poussée inexorable et ravivent, en Europe, l’angoisse de la forteresse assiégée.

Une angoisse aussi forte que l’Europe se fait « vieille » et se recroqueville sur une vision paranoïaque et eurocentriste où elle se perçoit comme une « île fatale » dans un océan de misère, vouée donc à être harcelée pour ses « vertus » économiques et démocratiques ...

Pourtant, ce n’est pas la misère qui vient à l’Europe de ces pays de misère : c’est plutôt parmi les mieux nantis de cette misère qu’on retrouve le plus souvent les candidats au voyage. Ce n’est pas qu’une question de coût. C’est que « l’aventure », comme la nomment les migrants eux- mêmes, est tentée par les plus entreprenants et parmi eux, les plus instruits, les plus cultivés.

Il n’est pas fortuit qu’une majorité de migrants venaient du Nigeria. L’importance de sa population ne peut expliquer une telle disproportion. Ce qui explique la prépondérance des migrants originaires du Nigeria, c’est paradoxalement la relative richesse de ce pays pétrolier, lui même pays d’immigration, son niveau de développement plus élevé, l’extraversion de son économie et surtout la démesure de son urbanisation qu’illustre bien la tentaculaire Lagos bien plus peuplée que toute la région Île de France ! Autant d’éléments produisant des urbains plus ouverts à la modernité, plus tournés vers l’extérieur et donc plus nourris à l’imaginaire migratoire.

Et si, aujourd’hui, les Ivoiriens se font nombreux (certainement à cause de la guerre civile), la majeure partie d’entre eux est constituée d’originaires du Mali, c’est-à-dire d’individus ayant déjà une expérience de la migration. Et en même temps et autant que les Ivoiriens, les Camerounais se font aussi nombreux. Pourtant le Cameroun est l’un des rares pays d’Afrique à jouir d’une paix civile et d’une stabilité politique sur une longue durée.

Les migrants qu’émet l’Afrique sont donc, de fait, « choisi », par choix. Il n’en fut pas toujours ainsi. L’évolution actuelle est à l’aune de la mondialisation où ce sont les individus qui ont le plus de ressource d’ouverture à l’extérieur qui sont le plus susceptible de mobilité. Ce sont des entrepreneurs en quelque sorte, dans notre ère où « l’entrepreneur » est promu comme l’idéal-social type.

Pourquoi stigmatiser particulièrement ceux-là ?

Malheureusement, la criminalisation de la traversée, et plus encore de l’entrée en Europe, font que ce sont les candidats les mieux connectés sur les réseaux maffieux qui disposent de plus de chances de réussir : cet « écrémage » est un des effets paradoxaux de la fermeture de l’espace européen et de l’arsenal répressif développé en conséquence.

Le Maghreb, Limes européen

Paradoxes nombreux à l’image de l’ Europe qui se verrouille alors que la « contraction » du Monde porte l’Afrique aux portes de cette Europe. Paradoxes conséquence de cette dynamique de globalisation qui, parce que partielle et partiale, produit de multiples effets pervers. La tragédie humaine qui se joue, aujourd’hui, au Sahara, puis en Méditerranée, en est un. La tragédie est depuis longtemps celle de traversées dans des conditions cauchemardesques avec souvent au bout la mort dans le désert ou aux rivages de l’Europe, traversées parsemées de rackets, d’exploitations et d’humiliations.

La tragédie c’est dorénavant également celle de leur répression et de leur refoulement dans des conditions tout aussi dramatiques.

L’Europe veut « déporter », « délocaliser » ses contradictions. Voulant faire du Maghreb un Limes, elle embrigade ses pays dans le rôle de « sentinelles avancées » sommées de jouer le rôle de barrages de rétention des migrations africaines. Son arme est la conditionnalité à l’aide, exprimée dorénavant sans pudeur comme lors du sommet européen de Bruxelles des 4 et 5 novembre 2004 où les chefs d’Etat ont explicitement déclaré leur volonté de « l’ intégration complète de la question de l’immigration dans les relations existantes et futures de l’UE avec les pays tiers » et souhaitant « le renforcement des capacités aux frontières méridionales de l’UE » promettent une aide aux « pays qui font preuve d’une réelle volonté de s’acquitter des obligations qui leur incombent ».

Les répressions spectaculaires dont le Maghreb est le théâtre ces deux dernières années et que les Etats affichent ostensiblement dans une surenchère de communiqués indiquent bien que ceux -ci ont revêtu l’habit du « supplétif de la répression ». Alors qu’aucune disposition légale ne prenait en compte la réalité migratoire, pratiquement tous les pays maghrébins, entre 2003 et 2004, ont légiféré des mesures plus restrictives de circulation sur leur territoire. Mesures servant à couvrir juridiquement des dispositions répressives qui enfreignent tout autant les garanties de protection des personnes que celles des libertés publiques des pays légiférant eux-mêmes.

Depuis deux ans les vagues de répression sont non seulement ininterrompues, importantes et violentes mais elles sont surtout mises en scène médiatiquement pour être données à voir comme autant de gages demandés et donnés par les pays maghrébins comme preuve de bonne disposition à la coopération avec l’Europe.

Mais ils s’acquittent de leur rôle de « barrage de rétention » en amplifiant le caractère répressif caractérisant leur mode de gouvernance. A l’égard des migrants africains, les pays maghrébins amplifient les dépassements et les violations qu’ils exercent déjà aux dépens de leurs citoyens.

La répression des migrants devient même une nouvelle ressource pour des fonctionnaires corrompus encouragés par la déliquescence des Etats et aggravant les conditions de traversée déjà dramatiques. Ce contexte de répression extrême voulue et commanditée par l’Europe donne une tonalité impudique et surréaliste au débat se déroulant en Europe sur la possibilité d’installation de camps de transit au Maghreb. C’est comme si on feignait d’ignorer qu’existent déjà des camps de rétention avec des conditions d’incarcération moyenâgeuse et que les expulsions massives consistant à se débarrasser des migrants dans des Noman’s Land ont produit un nouveau type d’espace, des espaces de relégation où les migrants, relégués, organisent leur propre enfermement pour survivre.

Une survie dans des conditions infra- humaines acculant, en plus, les migrants à une violence entre eux.

En voulant « déporter » et « délocaliser »la gestion de la question migratoire, l’Europe, non seulement cautionne une répression se déroulant loin de ses opinions publiques mais elle contribue à une multiplication des facteurs d’instabilité sur son flan Sud.

Le premier des risques est que le renforcement de la fonction répressive des pays maghrébins dans la lutte contre l’immigration, conduise fatalement au renforcement de leur caractère répressif alors que le passif démocratique est déjà lourd dans ces pays et qu’il est à la source de leur stagnation et ses conséquences directes et indirectes sont productrices de répulsion de leurs citoyens et alimentent justement, en plus de l’instabilité, des flux migratoires.

Quant à l’Europe, malgré le « syndrome de la forteresse assiégée » qui y sévit, elle est, en fait, très peu concernée par cette migration. Sauf comme projection fantasmée. Toutes les statistiques le prouvent : le nombre de migrants africains qui réussit à accoster en Europe est infime et il est très minime même comparé aux clandestins maghrébins. Le verrouillage de l’Europe les rabat, par défaut, sur le Maghreb. Ils font dorénavant partie de sa réalité même si, dans un déni de réalité, se voilant la face, les officiels refusent d’admettre que leurs pays, malgré eux, sont devenus de nouvelles terres d’émigration.

Les sociétés maghrébines se retrouvent ainsi confrontées à une réalité autant nouvelle que délicate : l’irruption de l’immigration africaine, dans ces terres d’émigration, y pose un problème sociétal inédit à des sociétés en proie, elles -mêmes, aux crises sociales et aux dysfonctionnements du mal développement et largement déstabilisées par des Plans d’Ajustement Structurels drastiques.

Reléguée à la clandestinité ou au mieux à un statut ambiguë, exploitée par des secteurs de l’économie qui, comme en Europe, fondent leur prospérité sur sa précarité, par beaucoup de ses aspects, cette « immigration clandestine » reproduit, quasi-schématiquement, les caractéristiques et la place qu’occupe celle d’Europe. C’est les mêmes secteurs qui l’utilisent et fondent dessus leur prospérité : BTP, agriculture, restauration- hôtellerie, confection et domesticité. Comme en Europe, elle est connue des acteurs politiques et économiques et elle est tolérée et pérennisée au point où même les grandes vagues d’expulsion sont, de fait, sélectives et épargnent ceux qui, dans le moment, sont intégrés à une activité et qui bénéficient, momentanément, de la protection de leur employeur et de ses complicités.

Il se met en place une véritable économie de la traite mêlant notables et entrepreneurs locaux, mafias locales et sahéliennes, agents de l’Etat : traite de main d’œuvre pour les chantiers et la domesticité, traite des « blanches » (en l’occurrence, ici, il s’agit de « noires ») pour la prostitution, filières de racketteurs et de passeurs pour le transit. Les journaux maghrébins parlent eux-mêmes de « traite des esclaves ».

Les réalités de la vie quotidienne sont tout aussi édifiantes sur la xénophobie et l’intolérance à l’égard des migrants africains, particulièrement les femmes. En Libye, où ils sont, de loin, les plus nombreux, même les enfants trouvent naturel d’appeler un migrant africain « Abd », qui signifie esclave en arabe. Les sociétés maghrébines confirment ainsi, à leur tour, qu’aucune société n’a le monopole de l’intolérance.

Les migrations, toujours une promesse de rencontre...

Mais au-delà de la précarité de sa situation et de son exploitation, la présence de cette immigration renvoie aux sociétés maghrébines des interrogations essentielles sur leurs fondements ne serait-ce que parce qu’elle pose en bloc le problème du statut de l’étranger ( aucune disposition légale ne prend en compte et n’ouvre la possibilité d’une régularisation ), celui du code de la nationalité (quasiment inaccessible à un étranger et intransmissible par la femme)et donc celui aussi du statut de la femme car les mariages mixtes « clandestins » se multiplient et concernent plus les femmes pour lesquelles il est socialement inenvisageable et religieusement interdit, en tout cas, avec des non musulmans.

Mais en introduisant au Maghreb, terre d’émigration, un autre « autre », l’immigré, les migrations transsahariennes offrent aux sociétés maghrébine l’opportunité d’une acuité du regard sur elles-mêmes. Elles sont une interpellation qui aiguise l’interrogation sur soi et la soustrait au labyrinthe de la posture construite au seul regard habituel venant de la rive Nord, miroir auquel s’est habituée à être formulée l’interrogation sur soi.

Alors que le Maghreb est, par effet de retour de l’onde de choc produite par la colonisation, gagné depuis les indépendances par un monolithisme culturel et religieux qui a évacué toute dimension cosmopolite les migrations transsahariennes le réintroduisent par la marge mais en même temps dans une plus grande proximité parce que porté par des populations modestes qui cherchent, pour leur survie à se raccrocher au tissu social local. Ce cosmopolitisme, réalité évidente dans les grandes villes frontalières sahariennes, diffuse ses ondes, à une échelle beaucoup plus modeste, jusque dans les grandes villes du Nord.

Le cosmopolitisme, c’est d’abord celui de l’africanité qui se présente à la fois comme une altérité radicale nouvelle pour des sociétés maghrébines coupées de tout contact avec cette dimension mais qui est aussi une altérité renouvelée car il y a un passé de contacts et un héritage commun entre les deux aires. Mais effet le plus inattendu probablement, c’est le retour (ou l’introduction) inattendu, au travers des populations africaines migrantes, de la langue française (et anglaise) et de la religion catholique (et protestante). Mais le cosmopolitisme s’insinue aussi dans le terrain des modes de vie qu’il interroge : ainsi en est-il de l’exubérance et du mode de vie tranchant avec l’austérité relative maghrébine.

Ainsi chassé par la porte du Nord, le cosmopolitisme revient par la fenêtre du Sud grâce aux migrations transsahariennes qui le réintroduisent par la marge... Où l’on voit que même dans les conditions extrêmement délicates qui sont celles du Maghreb, et que l’Europe risque d’aggraver en prenant ce dernier en étau, les migrations sont toujours une promesse de rencontre......

Un Monde muré ?

Participant à la construction de mixités et de métissages nouveaux, ces migrations déblaient les contours d’un espace de confluence qui, organisant la rencontre et les complémentarités entre « périphéries », conforterait également le voisinage de l’Europe. Mais leur gestion voulue sécuritaire par l’Europe, et embrigadant les pays du Maghreb dans un rôle de sous-traitant d’une répression délocalisée loin des frontières européennes, ne cesse d’accroître les tensions entre pays et populations divers comme l’ont donné à voir les répressions de l’automne 2005 à Ceuta et Melilla qui, en plus du drame humain, ont créé une situation d’extrême tension dans la région. Pourtant la fuite en avant répressive dans le traitement des migrations subsahariennes demeure de mise.

Le jour même de la célébration de la journée mondiale du réfugié, le 20 juin 2006, 14 pays européens décidaient, en appui de l’Espagne, d’un déploiement militaire naval et aérien pour contrer les flux migratoires africains. L’action, coordonnée par la « Frontex », l’agence européenne des frontières, est bien emblématique de la conception européenne de ses frontières. Trois semaines plus tard, cette conception répressive de la gestion des flux migratoires est consacrée institutionnellement dans le cadre de la conférence Euro- Africaine où l’Europe impose à ses « partenaires » africains un agenda de mesures répressives voulues « audacieuses », « rapides » et « tangibles » par ses auteurs.

Or, une telle politique a largement démontré son impasse. Aussi est-il bon de rappeler quelques chiffres. En 10 ans depuis 1992, les plus basses estimations chiffrent à 4000 le nombre de noyés dans la traversée du détroit de Gibraltar. Or, rien que dans les quatre premiers mois de cette année, il y a eu 1500 morts. Ce chiffre est aussi bien le minimum avancé par le croissant rouge mauritanien, que les RG espagnols qui, comme on le sait, ne sont pas coutumiers de l’inflation de chiffres. Les ONG andalouses estiment leur nombre au double, sur les 6 derniers mois. Mais même si on ne s’en tient qu’au premier chiffre, minimum et « consensuel », cela signifie qu’il y a 12 fois plus de morts et qu’à mesure que la frontière européenne est repoussée vers le Sud, sa dangerosité s’accroît : 25 morts par mètre de glissement vers le Sud. Pourtant, au-delà de la catastrophe humanitaire que cela représente, cette répression reste inefficace : le premier semestre de cette année n’était pas achevé, que le nombre de migrants ayant accosté aux canaries dépassait déjà le chiffre record de toute l’année 2003 considérée comme un pic. Au cours du seul mois de janvier de cette année, leur nombre dépasse celui de toute l’année précédente.

En regardant ailleurs, on mesure mieux cet échec et son inévitabilité : comme dans un jeu de miroir, la frontière américano-mexicaine a compté également, en 10 ans, 4000 morts. Et si la répression des flux migratoires y est plus ancienne, plus sophistiquée et plus « aisée » qu’en Méditerranée, l’échec est égal : l’année dernière, comme les années qui l’ont précédée, la moisson de morts n’a pas décru. Elle en a fauché 400. Et cette année, le chiffre d’une quinzaine de morts par semaine est avancé. Ce qui signifierait 2 fois plus de morts. Cela n’empêche pourtant pas deux millions de latino-américains par an d’essayer de traverser cette frontière. Ce qui relativise par ailleurs le poids des migrants subsahariens infiniment moins nombreux et qui d’ailleurs, même en Espagne, ne représentent que moins de 4% de l’ensemble des migrants.

Pourquoi cette « fatalité » de la spirale de la répression et de la mort ?

Rappelons cette fois-ci des dates. D’abord 1994, date symbole : elle est celle de l’entrée en vigueur de l’Alena, l’accord de libre échange Mexique - Etats-Unis - Canada. Mais elle est, aussi, celle de l’érection du mur le long de toute la frontière entre le Mexique et les USA alors qu’un mur, provisoire et limité, séparant les deux villes jumelles de San Diégo et Tijuana, a été érigé en 1989, l’année de la chute du mur de Berlin. 1998 qui est l’année du début d’érection du Mur à Ceuta puis du « mur électronique » (le SIVE) au large des côtes, est à mi-chemin entre la date de signature de l’accord de libre association entre le Maroc et l’UE et celle de son entrée en vigueur.

Ce que marquent symboliquement ces dates, c’est ce double mouvement, contradictoire, d’ouverture plus large de l’espace économique d’un côté et de barricadement de l’espace humain de l’autre. Et c’est là qu’est la contradiction qui noue le drame. Une contradiction intenable. Intenable parce qu’elle n’aboutit qu’à la seule réhabilitation d’une « logique de murs ». Une logique qui fait de ces deux frontières, parce qu’elles mettent en contact directement Monde industriel et Monde sous développé, les deux seules régions au Monde, en paix, et où se dressent des murs (le mur israélien veut se justifier précisément par un état de guerre), les deux seules régions au monde où les frontières sont militarisées alors qu’il n y a ni conflit militaire ni revendication territoriale et enfin, les deux seules frontières militarisées du Monde occidental. Une militarisation qui va crescendo à mesure de son inefficacité : 6000 militaires américains ont du être appelés encore en renfort le 15 mai 2006 pour renforcer un mur déjà extrêmement sophistiqué et militarisé alors que, dans la même semaine, l’Espagne envoyait de nouveaux patrouilleurs au large de la Mauritanie.

Inutiles murs. Et dangereux. Et pas seulement pour les migrants. Car l’érection des murs signe toujours le début d’effondrement d’un système. Ils s’écroulent toujours et moins sous les assauts extérieurs que par effritement interne car les murs étouffent d’abord ceux qu’ils sont censés protéger. Il y a moins de 20 ans, le rideau de fer l’avait pourtant bien illustré : courte mémoire ?

L’instrumentation de la question migratoire pour le verrouillage du débat politique d’un côté et la précarisation du travail de l’autre procède de cet « effet de mur ».

Les géographes de la renaissance devaient être des hommes heureux. Avec l’émergence des nouvelles routes océanes, ils ont assisté, « en live » dirions nous aujourd’hui, à un élargissement rapide et continu du Monde et des ses limites. Le géographe d’aujourd’hui devrait l’être encore plus : nous assistons, pour les mêmes raisons, avec une rapidité encore plus grande, au quotidien et dans notre quotidien, au processus de contraction de ce Monde. Processus de contraction qui n’est que l’aboutissement, « l’effet retour » de son élargissement et de son décloisonnement.

Le Monde connaît une contraction inexorable. On ne peut l’endiguer. Il faut l’accompagner.

Ali Bensâad

Maître de Conférences, Université de Provence Enseignant- chercheur à l’IREMAM (Institut de recherche et d’études sur le monde arabe et musulman).

Notes :

1- Nous faisons référence aux estimations des Renseignements généraux espagnols et à celles du Croissant Rouge Mauritanien.

2- Ce fantasme colonial qui aura duré 3 décennies jusqu’à la fin du 19ème siècle, consistait à vouloir faire une jonction entre les deux mers, la Méditerranée et le Sahara, considéré comme une mer virtuelle dans certains cas, fossile dans d’autres. L’opération devait déverser les eaux de la Méditerranée dans le Sahara pour en faire une mer en prolongement de la Méditerranée. Ce fantasme colonial née dans l’esprit d’un capitaine de « la coloniale » a été cautionnée et appuyée par le très sérieux Ferdinand de Lesseps à qui on doit le canal de Suez et qui était alors membre de l’Académie des Sciences

3- Depuis Durkheim, nous avons appris à considérer les représentations collectives comme étant des faits sociaux, c’est-à-dire qu’elles sont en soi des réalités sociales objectives. Il en est ainsi de représentations spatiales qui sont un condensé des pratiques spatiales conscientes et inconscientes des sociétés et qui portent en elles une part de prémonition parce qu’elles permettent d’entrevoir tous les possibles qui n’ont pas encore émergé et qui ne peuvent être rationalisés dans le cadre des idéologies dominantes du moment. L’élargissement du système relationnel méditerranéen à sa rive saharienne en est un. Ces multiples prémonitions ont eu une grande caution scientifique en la personne du plus grand spécialiste de la Méditerranée, Braudel, puisqu’il définira le Sahara ainsi : « Cette autre Méditerranée ».

Texte cedé gracieusement par l’auteur a mediterraneas.org



7 septembre 2006



 



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