Conférence de Journalistes méditerranéeennes : La dureté du métier, au feminin pluriel.


 

Plus d’une vingtaine de journalistes femmes venues des pays du bassin méditerranéen ont pris part à une conférence de deux jours, tenue à Beyrouth sur l’exercice du métier dans des zones de conflit. Organisée par l’agence de presse italienne Ansa Med (Méditerranée), avec la collaboration de l’association de la Femme arabe et italienne et l’aide de l’Union européenne, ce regroupement a permis aux différentes intervenantes de faire état de leurs expériences en tant que correspondantes de guerre, mais aussi de leurs difficultés à exercer leur métier dans des pays où la liberté d’expression fait défaut.

En dépit du fait qu’elles sont venues des pays dont le système politique diffère totalement, elles ont toutes mis l’accent sur l’importance de la solidarité dans le domaine, mais aussi du nécessaire contact permanent entre elles, pour une large diffusion des préoccupations des unes et des autres et lutter ainsi contre les barrières professionnelles.

Les travaux de la conférence axés sur six thèmes, « Femmes en communication : partenariat en Méditerranée », « Femmes journalistes et le risque, leurs expériences, culture, religion et politique, « Facteurs de blocage ou opportunités », « Leadership féminin », « Femmes dans les médias entre impact et carrière », et enfin « L’avenir des femmes dans les médias », ont montré le large fossé existant entre la situation des femmes au Moyen-Orient et au Maghreb et celles entre l’Occident et le Moyen-Orient.

Si certaines femmes journalistes venues des pays du Golfe, ont dressé un tableau des plus reluisants sur l’état des lieux des droits des femmes dans leur pays, une Saoudienne a contredit ces propos en affirmant que les études de journalisme, la pratique du sport, la conduite de véhicules et tant d’autres activités des plus banales restent interdites aux femmes.

Mieux, les deux journalistes yéménites, militantes des droits des femmes, invitées à cette conférence, sont venues accompagnées de leur « mahrem » (leur époux), parce que dans leur pays, il est interdit aux femmes de voyager seules et même d’aller d’une ville à une autre. Même pratique dans certains pays du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite, où il faut l’accord écrit du tuteur, pour permettre à une femme de voyager.

Gisèle Khoury, journaliste à la télévision libanaise, LBC, et veuve du journaliste Samir Kassir, assassiné il y a près d’une année (au Liban), est revenue sur sa carrière professionnelle de 20 ans, marquée par les différents conflits, mais selon elle, la plus difficile reste celle de traverser le Liban, depuis une année. « Mon mari et moi n’avons jamais pensé que les menaces que nous recevions allaient être exécutées. Nous avons payé un lourd tribut, mais cela ne m’a pas empêchée de poursuivre ma mission. Cette expérience m’a permis d’aller au-devant pour montrer à ceux qui ont tué mon mari, que leur acte ne me fera pas reculer. Bien au contraire, il m’a renforcée dans l’idée que je suis sur le bon chemin. » Quelques phrases, fortement ovationnées par une assistance très nombreuse.

Frai Tinc, journaliste au plus grand tirage quotidien de la Turquie, Hurriyet, a pour sa part appelé à une plus grande démocratisation et des réformes dans le monde musulman, « qui reste très en retard par rapport à l’avancée des autres régions de la planète ». En Turquie, a-t-elle noté, la presse a connu une évolution très significative. « De larges manœuvres de liberté sont aujourd’hui permises, mais les femmes qui ont aidé à cette situation ont du mal à occuper des postes de responsabilité ou d’atteindre les centres de décisions », a-t-elle expliqué.

Les correspondantes de guerre des chaînes de télévision italiennes RAI, Carmen Lasorella, TGI RAI, Tiziana Ferrario, TG3 RAI, Giovanna Botteri, ont toutes fait état de leurs expériences en Afghanistan, en Bosnie, en Irak, au Timor et en Algérie, en insistant sur le fait que « seules les personnes vivant dans ces pays sont aptes à donner la vraie image de ce qui se passe dans un conflit. Parfois, la langue, la religion, les traditions, et les enjeux deviennent des obstacles difficiles à franchir et ne nous permettent pas d’être objectifs ».

« Je refuse d’être une ombre noire, sans visage »

Pour la Saoudienne, Samar Fatany, ce sont les mauvaises conceptions de l’Islam qui ont fait que la femme soit aussi marginalisée dans son pays. « Le voile est avant tout une culture. Souvent ce sont les femmes qui refusent de se dévoiler le visage. Le gouvernement a eu du mal à les obliger à se photographier sans le voile pour les cartes d’identité nationale. Près d’un millier de femmes ont signé une pétition, remise au roi Abdellah de Jordanie, lui demandant de peser de son poids auprès de la famille royale saoudienne afin que les femmes n’aient pas le droit de conduire un véhicule. Aujourd’hui, la situation évolue, et on peut voir des femmes exercer le métier de journaliste, et traiter de l’affaire de Rania Al Baz, Saoudienne battue par son mari. Ce dernier s’en est sorti sans aucune condamnation par la justice, parce que le juge était de son côté. Mieux, si au début il n’était pas permis aux femmes de signer leurs articles, aujourd’hui, il existe beaucoup d’entre elles qui mettent leur nom sur la première page. Nous pensons que les changements sont inévitables, mais ils prendront du temps parce qu’il s’agit de faire changer les mentalités d’abord. »

Irène Lozano, journaliste au journal espagnol ABC, a axé son intervention sur les violences à l’égard des femmes dans son pays. Selon elle, 60 femmes sont tuées chaque année en Espagne, par leur mari, ex-mari ou amant. « Les autorités préfèrent qualifier ces violences de crimes passionnels, au lieu de les traiter comme des homicides. C’est grâce à la presse que les autorités ont fini par reconsidérer ce phénomène. »

La Marocaine Latifa Akherbache, directrice de l’Institut de journalisme, s’est révoltée contre les situations où les femmes deviennent des ombres noires, sans visage, comme en Arabie Saoudite. « Je refuse d’être considérée comme la gardienne des traditions, et je refuse que l’on réduise les droits des femmes arabes sous prétexte de leur culture musulmane. Je veux regarder vers l’avenir et vivre avec les mêmes droits que ceux des Occidentales, sans pour autant me détacher de ma culture de Marocaine, arabo-musulmane. Je ne veux avoir un visage et un nom, comme mes consœurs de l’Occident et je refuse qu’à chaque fois on me parle de ce que le Prophète et les femmes du Prophète faisaient il y a 14 siècles pour justifier le fait que la religion musulmane est tolérante à l’égard des femmes. Pourquoi lorsque les Occidentales parlent de leurs droits ne citent-elles pas les femmes du Christ ou de Jésus ? Je revendique mes droits de citoyenne du monde et non pas d’une région donnée de la planète. »

Des propos qui n’ont pas été du goût de la journaliste qatarie, Miriam Rashid. Elle a pendant près d’une heure tenté de lever l’équivoque à propos de la religion, qui, selon elle, s’applique en tout temps et en tout lieu. « Contrairement à ce qu’a affirmé l’écrivaine Nawel Saâdaoui, le voile ne couvre pas la pensée de la femme et n’empêche pas sa participation à la vie économique et politique de son pays. Ce sont les traditions et les coutumes qui font que les hommes éloignent les femmes et les empêchent de participer à l’effort de la construction de leur pays. » L’intervenante a fait un véritable cours sur les vertus du hidjab et le principe de son obligation pour les femmes musulmanes.

Ihsane Abdullah Mohamed, journaliste à l’agence de presse émiratie (Wam) a dressé un tableau des plus reluisants sur la situation des femmes dans son pays, présentant ce dernier comme l’une des nations « les plus évoluées, mais qui tient à sa culture et ses traditions ».

Chiara Valentini, journaliste au quotidien italien Espresso, a quant à elle fait état de discrimination entre les journalistes femmes et hommes dans les rédactions. Selon elle, se référant à des statistiques officielles, l’accès des femmes aux centres de décisions reste très limité en Italie, ce qui la place parmi les pays d’Europe les plus reculés en matière de promotion des droits des femmes.

La journaliste algérienne, a de son côté mis l’accent sur la pire des situations à laquelle puissent être confrontés les médias est celle où les journalistes se retrouvent dans leur pays déchiré par un conflit armé, et deviennent de ce fait non seulement une cible privilégiée des belligérants, mais également un danger pour tous les membres de sa famille. « Les confrères arabes semblent découvrir les menaces et les assassinats de journalistes depuis la guerre en Irak et les derniers événements au Liban. Pourtant, durant les années 1990, en l’Algérie, la corporation médiatique a connu une véritable hémorragie. En l’espace de moins de quatre ans, et sur une population d’à peine 2000 journalistes, 120 ont été assassinés et des centaines sommés à l’exil par des groupes armés islamistes. Aujourd’hui, les confrères en Irak et à un degré moindre au Liban sont confrontés au même sort. La question qui reste posée est de savoir comment faire face à une telle situation et exercer son métier avec neutralité et objectivité, lorsque le journaliste est obligé de décrire une scène d’horreur dont les victimes peuvent être ses plus proches amis, collègues ou tout simplement ses compatriotes. »

Les mêmes propos sont tenus par la journaliste du quotidien irakien Al Sabaâh, Shetha Sabeeh Ali-Janabiee, laquelle a fait état de la situation chaotique de son pays. « Lorsque je sors de mon bureau le matin, souvent je traverse des rues dont les trottoirs sont jonchés de cadavres. Je ne décline jamais mon identité et les personnes avec lesquelles je m’entretiens refusent de dévoiler leur nom. Mon mari ne travaille plus et mes enfants sont enfermés toute la journée de peur d’être la cible des terroristes. J’habite un quartier très chaud et chaque jour que Dieu fait, je me dis que c’est le dernier de ma vie. La situation va en s’empirant et nous savons qu’elle ne s’arrangera pas tant que les troupes américaines ne quittent pas le pays. » Un témoignage qui a ému l’assistance au point où un silence de marbre s’est abattu sur la salle pendant quelques secondes.

Après deux jours de travaux, la conférence a été clôturée par un message adressé aux conférencières, par la journaliste libanaise May Chidiac, blessée lors d’un attentat à la voiture piégée, il y a quelques mois à Beyrouth. Le message télévisé, enregistré dans un hôpital parisien, fait état de l’engagement de la journaliste à poursuivre son combat contre ceux qui ont voulu mettre un terme à son combat pour un Liban, indépendant, libre et démocratique et son engagement pour la cause des Libanais et des peuples opprimés. Elle a rendu hommage aux femmes qui se battent pour changer les situations de non-droit dans leur pays, et les a appelées à la persévérance.

La conférence s’est terminée avec l’adoption de deux résolutions. La première consiste en la mise en place de réseaux entre les participantes pour une meilleure solidarité entre les journalistes femmes, alors que la seconde est de faire en sorte que la rencontre, deuxième du genre, soit organisée l’année prochaine dans un des pays de la rive sud de la Méditerranée, où les droits sont plus limités que dans la rive nord.

Certains participants ont évoqué l’Algérie comme prochain pays d’accueil, pour la conférence, ce qui a été bien apprécié par les organisateurs.

Salima Tlemçani

Source : El Watan 30-05-2006 http://www.elwatan.com



3 juin 2006



 



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