Les Urgences tunisiennes

Interview de Khadija Cherif

 

«Il est urgent d’avoir de vrais débats et confrontations d’idées pour faire face à l’avenir politique incertain du pays.»; « le développement de la démocratie aidera à nous prémunir contre l’extrémisme favorisé par le verrouillage politique.»; «Le combat pour la démocratie revêt une urgence redoublée. Nier l’existence des islamistes n’a pas de sens...On ne peut défendre les droits humains et remettre en cause les droits des femmes»... Khadija Cherif est une figure marquante du mouvement démocratique tunisien. Militante infatigable des droits de l’homme, elle a fait partie du noyau dur qui a résisté à l’entreprise de domestication de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) au début des années de plomb, avant de contribuer à la fondation du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) en 1998. Elle s’est également distinguée par son engagement pour les droits des femmes en contribuant, entre autres, à la constitution de l’Association tunisienne des femmes démocrates. (ATFD), où elle a assumé à plusieurs reprises des responsabilités. Cette laïque intransigeante, connue pour son indépendance d’esprit et pour l’aversion qu’elle porte à l’esprit partisan, fait souvent prévaloir sa volonté d’ouverture et de dialogue, comme en témoigne sa participation à la conférence d’Aix-en-Provence en mai 2003, boycottée par nombre de ses amis. Dans un entretien sans concessions, Kalima a abordé avec elle certaines des questions qui divisent l’opinion. Khadija Cherif a répondu avec sa franchise habituelle.

-  Quel bilan tirez-vous de votre engagement dans le comité de soutien à la grève de la faim, appelée « mouvement du 18 octobre » ?

C’était un engagement positif que je ne remets pas en cause. Spontanément, dans le feu de l’évènement on ne pouvait rester les bras croisés, je me suis engagée pour soutenir la grève et faire partie du comité de suivi, en mettant au second plan les réserves qui sont aujourd’hui mises en avant. .. Comme le manque de consultation sur l’initiative et ses modalités d’organisation, la participation des uns et des autres, leur appartenance idéologique... autant de réserves de fond qui n’étaient pas formulées puisqu’il ne s’agissait pas d’un mouvement qui dessinait un projet politique ou un projet de société ; il s’agissait de revendications des droits minimum basiques sans lesquels on ne peut avancer ..Cette démarche pouvait aboutir à faire bouger les choses, à mobiliser. La période était bien choisie (tenue du SMSI) la conjoncture s’y prêtait. C’était une réussite, un succès, les objectifs ont été atteints, il y a eu une bonne mobilisation et une bonne couverture médiatique. Le problème qui se pose, maintenant est celui de la poursuite de cette action ; quelle forme et quel contenu lui donner ? Je vais être peut être un peu sévère, mais je considère qu’on n’a pas pris le temps nécessaire pour faire un vrai bilan de cet évènement, ni de réfléchir et de se consulter pour amorcer quelque chose de nouveau; Immédiatement après la publication d’un bilan établi par le comité de soutien et qui nécessitait d’être approfondi, les politiques ont considéré qu’il fallait maintenir la mobilisation qui s’était manifestée autour des grévistes pour créer une nouvelle structure dans laquelle personnellement je ne me retrouvais pas ; les questions de fond devaient alors être abordées. Elles ont seulement été amorcées, soulevées mais jamais discutées en profondeur pour construire quelque chose de sérieux pour faire face à l’avenir politique incertain dans ce pays. C’est dommage car l’euphorie de cette période d’un mois a fait rêver certains et leur a fait perdre leur réalisme ; ils n’ont pas vu la nécessité de prendre le temps pour construire mieux et plus. Mais en même temps que se passe-t-il, on n’entend pratiquement plus parler de l’initiative du 18 octobre, sauf de façon occasionnelle, à travers l’interdiction des réunions! Les personnes qui avaient soutenu la grève de la faim aujourd’hui ne retrouvent pas réellement assez de motivation pour se mobiliser de nouveau autour de ce collectif. Il aurait fallu creuser ce point, pourquoi ces réticences ? Surtout autour de la présence des islamistes qui pose un vrai problème. Il y avait lieu de déterminer les bases importantes sur lesquelles il fallait construire ce projet pour y voir clair. Les partisans du nouveau comité justifient leurs choix par le besoin urgent d’action sur le terrain politique et attribuent leurs difficultés aux mesures de confinement rigoureux qu’a imposées le pouvoir à leurs initiatives, après le SMSI et qui empêchent tout débat.Cet argument peut être avancé mais il n’est pas suffisant ni assez convaincant. Ce qui fait la faiblesse du deuxième moment a fait le succès du premier. On avait espéré qu’avec la tenue du SMSI et l’événement de la grève on allait déboucher sur une ouverture politique, mais le pouvoir dans son aveuglement et de façon inexpliquée a réagi à l’opposé de ce qui était attendu, ce qui était contre productif. La nécessité d’initiative ne fait l’objet d’aucun doute. Simplement, autant l’initiative conjoncturelle mobilise, autant les projets qui engagent sur le long terme exigent réflexion concertation et vigilance, vu justement le contexte et l’attitude du pouvoir. Des réserves ont été avancées par les femmes, par le parti El Tajdid et l’Initiative démocratique qui étaient tous membres du comité de soutien de la grève de la faim, elles n’ont pas été prises en compte, on n’a pas pris le temps de les discuter de les comprendre ; de mon point de vue c’est une erreur. Il aurait fallu aller en rangs serrés, sans se diviser, pour donner le maximum de succès à l’initiative et faire face à la situation politique.

-  Cette nécessité de faire émerger une ébauche d’alternative au système actuel par un débat entre les différentes composantes du mouvement démocratique est prévue dans le projet d’« Assises de la démocratie», défendu par certains. Le comité du 18 octobre a aussi publié un document proposant la constitution d’un forum pour aborder les questions que vous soulevez. Pensez-vous que ça puisse faire avancer les choses dans le sens souhaité ?

Le forum est un très bel objectif. Cependant, s’il ne réussit pas à associer toutes les parties, ce serait un échec qui affaiblirait les démocrates. On aurait pu commencer par ça, c’est-à-dire renforcer le rang des démocrates. Quelle nécessité de mettre en place une structure, dans la précipitation, pour ensuite préparer un forum ou les Assises de la démocratie et débattre. Je suis perplexe. C’est vrai que le document prévoit des thèmes intéressants et utiles. Mais j’ai l’impression qu’on insiste plus sur les revendications basiques des grévistes de la faim. Or, il se trouve qu’il existe déjà des associations mobilisées sur les mêmes objectifs, comme la LTDH ou le CNLT. Quel besoin avait-on de créer une nouvelle structure pour les mêmes revendications, si ce n’est avec l’ambition de les enrichir, les approfondir puis les ouvrir sur un projet politique ? Des problèmes de fond sont aujourd’hui soulevés. Il faut reconnaître l’acuité de certaines questions comme les droits des femmes ou la liberté de conscience qui nourrit le contentieux avec les islamistes. On aurait dû commencer par ce débat.

-  Ne craignez-vous pas un retour de la logique de «la bipolarisation» qui a conduit certains, au début de l’ère Ben Ali, à justifier l’hégémonie du système sécuritaire, au nom de la défense de la démocratie face au danger intégriste ?

Je ne pense pas. La conjoncture est différente. On a tous tiré les leçons de cette période. Toutefois, il ne faut pas oublier que les islamistes avaient, eux aussi, alimenté les peurs par leur intolérance, leur agitation et la violence qu’ils ont mené sur le terrain. Je n’oublierai jamais leur remise en cause du Code du statut personnel qui a commencé en 1985. C’est vrai que le pouvoir a instrumentalisé ce climat. Mais, il est aussi clair que les associations et le mouvement des femmes se sont démarqués des islamistes mais, aussi, du pouvoir et de sa politique répressive et sécuritaire. Le pouvoir avait prétexté la lutte contre l’intégrisme pour réprimer tout le monde. Je ne pense pas qu’aujourd’hui ces choses-là peuvent se reproduire. Les islamistes eux-mêmes ne prônent plus, du moins publiquement, le même mode d’action. On a tous tiré les leçons. Ce serait grave si on retombait dans cette bipolarisation. Ce qui est requis, c’est d’arriver à construire cette troisième alternative, mais on a de la peine à le faire. La voie qui est suivie actuellement, laisse peu d’espoir d’aboutir.

-  Il s’est construit récemment un front autour d’une attitude de rejet de toute présence des islamistes sur le champ public tunisien, sous quelque forme que ce soit. Certains, non seulement, excluent, à priori, toute forme d’action commune avec eux, mais rejettent également tout échange. Ne pensez-vous pas que cela bloque le débat nécessaire, tout en sabordant l’action unitaire pour les revendications basiques mises en avant lors de la grève de la faim ?

Je pense qu’il s’agit d’un front de refus de faire une alliance avec les islamistes et non d’un front de refus de reconnaître leur existence, ce qui est différent. Le problème qui se pose aujourd’hui est de construire un courant qui a un projet moderne et clair et non pas le faire en fonction de l’exclusion ou de l’intégration des islamistes. On n’est plus en 1989. Aujourd’hui, la majorité des démocrates ne sont pas contre l’existence des islamistes mais rejettent une alliance avec eux. Ceux qui pensent autrement, c’est-à-dire les éradicateurs, sont minoritaires. On ne peut plus nier que la scène politique tunisienne comprend plusieurs composantes, dont le courant islamiste.

-  Vous distinguez entre «les démocrates» et «les islamistes». Ne serait-il pas plus approprié de parler de laïques et d’islamistes ? Le parti Tajdid a longtemps soutenu les orientations du pouvoir, au moment où certains islamistes se sont engagés pour les revendications démocratiques... Certaines composantes de l’opposition ne se réfèrent-t-elles pas encore à des doctrines totalitaires?

Il est très positif que le Tajdid ait rectifié le tir, mais par contre, peut-on considérer les islamistes comme des démocrates, alors que leur projet ne peut exister que lié aux règles sacrées religieuses et donc totalitaires ? Peut-on construire la démocratie en niant le droit des femmes, en remettant en cause l’égalité des sexes, en ne respectant pas toutes les libertés, la liberté de conscience notamment ? Ces questions sont fondamentales.

Maintenant, il faut reconnaître qu’il existe aussi des divergences profondes avec d’autres courants politiques qui sont eux aussi sur un autre registre totalitaires. Défendre les droits fondamentaux suffit-il à faire de vous un démocrate ? Non je ne crois pas. C’est essentiel pour aller vers la démocratie mais insuffisant pour être démocrate, la présence des islamistes dans la grève de la faim s’inscrit dans ces limites. Sur ce terrain-là, on peut se retrouver, comme ce fut le cas au sein de la Ligue des droits de l’homme. Déjà à cette époque, dès que les revendications dépassaient les droits fondamentaux, des vrais problèmes se posaient et des divergences fondamentales nous ont opposés aux islamistes, les choses ont peu changé aujourd’hui. La démocratie n’est pas un mot vide de sens. A l’inverse du pouvoir qui exclut les droits politiques en mettant en avant les autres droits, les islamistes privilégient les droits politiques pour exister. Tant que leur référence demeurera la Charia, un problème de fond persistera et sans cette référence ils ne seront plus eux-mêmes, grand dilemme!

-  L’évolution, grâce au débat, est l’une des vertus de la démocratie. Il y a trente ans, certaines composantes de l’opposition s’étaient détachées du parti au pouvoir, pour constituer un apport assez intéressant au champ démocratique tunisien. Vous ne faites pas preuve de la même indulgence à l’égard des islamistes... Et, d’abord, n’existe-il pas plutôt DES islamismes ?

Il y 30 ans ceux qui se sont détachés du pouvoir l’on fait pour construire un projet démocratique ce qui est différent pour les islamistes. Je pense qu’il y a des individualités au sein des islamistes qui pourraient être des réformateurs mais pas le mouvement. La preuve c’est bien leur double discours, on ne peut être indulgent face à ces contradictions. A la rencontre de Bruxelles de juin 2005, le représentant d’Ennahdha affirmait que le mouvement avait évolué, qu’il considérait désormais le Code du Statut Personnel comme un acquis et qu’il croyait en l’égalité des sexes, mais il ne se prononce pas sur le voile et au même moment leur leader Rached Ghannouchi défend la polygamie en Europe et fait partie d’un comité pour l’application spécifique des règles religieuses pour la communauté musulmane en Europe. C’est énorme ! Comment peut-on ne pas le relever ? D’autres exemples renforcent ce sentiment. Les représentants des islamistes au comité de soutien de la grève du 18 octobre tenaient des propos en totale contradiction avec les déclarations de Ghannouchi circulant sur Internet. Ce n’est pas rassurant. Pourtant, on ne pourrait que se réjouir d’une évolution de ce courant. Mais, je reste sceptique. Y a-t-il un discours à destination des bases islamistes ? Cette base, on la laisse évoluer vers un extrémisme qui emplit d’effroi.

-  Pour la définition du champ démocratique, n’est-il pas préférable de se concentrer sur des règles précises à respecter par les acteurs, plutôt que de focaliser sur le discours ? La référence démocratique ne peut-elle pas englober des gens qui s’engagent pragmatiquement sur certaines règles, sans que leur discours ne suive? Plus précisément, en privilégiant l’enjeu consistant à établir des règles de jeu pour la gestion du champ politique, ne pourrait-on pas obtenir que le discours suive ?

Se sont deux champs différents. En tant que démocrate et fidèle à mes principes, je me refuse aujourd’hui à nier l’existence de ce courant, ou de contester ses droits. Je suis pour le respect de la règle du jeu. Encore faudrait-il que les islamistes aussi la respectent. Ce n’est pas évident et on en a eu la preuve, à plusieurs reprises, à travers nos activités. Définir des règles du jeu est une chose ; mais lorsqu’il s’agira de définir un projet de société ou de nouer des alliances, c’est une autre affaire et le discours devient essentiel.

-  L’appartenance au champ démocratique se définit sur le terrain et demeure empreinte de relativité. On a bien vu en 1989 des champions de la liberté passer au pouvoir et cautionner l’écrasement des libertés par la machine policière, puis rompre pour revenir de nouveau à une défense des libertés. Le combat de l’heure ne définit-il pas l’appartenance au champ démocratique plus sûrement que le discours ?

Il se définit quand même, et essentiellement sur des principes fondamentaux et pas seulement sur le combat de l’heure. Ceux qui ont participé au pouvoir l’on fait en pensant qu’ils pouvaient participer à la mise en place d’un processus démocratique pour des changements en profondeur dans le respect des libertés. Même si j’ai été critique et avais des réserves sur cette participation, il faut reconnaître que cette expérience n’a pas été que négative; je pense à la réforme de l’enseignement. Après un temps ils ont vu qu’il y avait de vrais obstacles à atteindre ces objectifs et pour le combat de l’heure ils se sont retirés, rejoint les rangs de l’opposition au nom de la démocratie ; il faut s’en réjouir. Pour les islamistes la question est autre. Ils militent pour les libertés pour une démocratie formelle afin d’avoir la possibilité de mettre en place un projet par essence non démocratique parce que théologique et inégalitaire.

-  Ne pensez-vous pas que la reconnaissance des droits des islamistes par certains laïques tient plutôt du formel ? Par acquis de conscience, ils renoncent au discours éradicateur des années 1990, mais, dans les faits, ils souhaiteraient que les islamistes n’existent pas, qu’ils n’aient pas à discuter avec eux, à se trouver en leur compagnie sur le champ public. La reconnaissance réelle de l’autre ne vous semble-t-elle pas encore lointaine ?

Je ne peux pas parler au nom de tous les démocrates laïques ni leur faire des procès d’intention mais je crois qu’une majorité parmi eux considère qu’on ne peut pas nier aujourd’hui l’existence de cette mouvance. Dans un cadre démocratique bien défini, leur droit à l’existence doit être reconnu et il est nécessaire, voire souhaitable, d’avoir de vrais débats et confrontations d’idées ; cela peut être enrichissant et peut les amener à évoluer. Si cela vous semble formel, peut être ? Ce qui est clair c’est qu’il ne s’agit pas de s’associer à un projet qui les intègre en raison des divergences fondamentales dont on a déjà parlé. On doit aujourd’hui tenir compte de la conjoncture internationale et du contexte régional ; je pense que le développement de la démocratie, en acceptant les règles du jeu, aidera à nous prémunir contre l’extrémisme et les dangers qui nous guettent, favorisés par le verrouillage politique. Je suis particulièrement inquiète de la vulnérabilité de notre jeunesse face à l’extrémisme. Les derniers événements concernant les caricatures ou le séminaire sur Paul Sebag qui s’est tenu à la faculté de la Manouba sont consternants et édifiants à la fois. L’avenir est incertain, le combat pour la démocratie revêt une urgence redoublée. Nier l’existence des islamistes n’a pas de sens.

-  Vous avez-fait référence aux «réserves des femmes». N’est-il pas plus juste de parler de réserves des femmes de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) ? Certains estiment que l’impact de cette association dans la société tunisienne demeure assez limité. D’autres ont l’impression que l’ATFD cherche à imposer un moule référentiel, dans lequel la majorité des femmes tunisiennes, pourtant jalouses de leurs droits et actives dans la vie publique, ne se reconnaissent pas. Par ailleurs, ce groupe n’a-t-il pas véhiculé une logique de ségrégation envers toutes les femmes tunisiennes qui étaient suspectées d’être «sous influence des islamistes», selon les critères du pouvoir tunisien ? Son espace est fermé à cette catégorie de femmes que son action ignore. N’est ce pas réducteur comme approche de la question de la femme tunisienne ?

Je suis choquée par la question. Si on est démocrate, on ne peut pas mettre en cause le projet de l’ATFD ! On ne peut remettre en cause la légitimité de la revendication de l’égalité et de la laïcité.

-  Il ne s’agit pas du projet, mais de la façon de procéder...

On ne peut pas faire la démocratie en niant les droits des femmes, l’égalité entre les sexes. Le référentiel est universel, le droit des femmes fait partie intégrante des droits humains. On ne peut défendre les droits humains et remettre en cause les droits des femmes. Je peux dire que la façon de procéder est conditionnée par la situation générale. On ne nous permet pas de nous exprimer librement ! Par ailleurs il n’est pas sûr que l’association ait une vocation à être une association de masse. Mais à l’instar de toutes les associations indépendantes, elle est privée des moyens de mener des débats publics, de présenter son projet d’expliquer son action ; Ce qui réduit le flux des adhésions. Nous sommes réprimées autant que les autres composantes du paysage démocratique. Le vrai problème est là et non dans le choix de l’ATFD.

Ce système tout le monde le subit, particulièrement nous, parce que nous ne nous situons pas dans la ligne de l’instrumentalisation de la question femmes. L’association a mené une enquête sur la question de l’égalité et attentes des femmes et on a pu vérifier que les femmes adhéraient à notre projet de manière indirecte. Au quotidien, elles veulent vivre l’égalité. Elles se révoltent contre les injustices et l’inégalité, contre ce qu’elles subissent au sein de la famille, contre les hommes qui continuent à nier leurs droits. Cette disposition révélée par cette enquête intéressante, concerne des femmes de classe moyenne, non politisées qui constituent des adhérentes potentielles de l’association. Il est étonnant de voir à partir de sondages et d’autres études effectuées par d’autres associations, une attitude nuancée sur une question aussi délicate que celle de l’égalité dans l’héritage et qui pose problème aux politiques. Elles trouvent injustes les dispositions légales sur le droit de succession actuelles alors qu’elles contribuent pleinement à la construction de la famille et du ménage, et s’impliquent dans le développement de l’économie du pays. Au niveau du quotidien, il y a une adhésion au projet. C’est vrai qu’il n’y a pas d’adhésion militante, mais, il n’est pas juste de dire que l’ATFD est coupée de la société. Son projet n’est pas en rupture avec la réalité sociale tunisienne et n’a rien de marginal, la meilleure preuve c’est les réformes de 1993 et sur le harcèlement sexuel qui sont une réponse à nos revendications.

Il est vrai, cependant, que l’enquête montre indéniablement que chez les femmes se développe aussi une demande identitaire, parallèlement à la revendication de l’égalité et à la révolte contre les injustices. Comment peut-on avancer, éviter que ces revendications soient en contradiction avec son identité ? Tout cela requiert un travail de fond, des débats, une sensibilisation que nous ne sommes pas en mesure de mener, faute de moyens, en raison du climat politique.

La question du voile pose toutefois problème. Notre association s’est clairement définie sur ce point. Quand on milite pour l’égalité, le voile est un signe d’enfermement. Mais les femmes ont la liberté de le choisir ; c’est leur droit mais pour nous aussi nous prenons le droit de militer contre, parce qu’il confirme l’inégalité. L’association a des positions claires sur l’islamisme mais, il est absolument faux de dire que les islamistes sont venues vers nous en tant que victimes. Nous n’avons pas eu à les refuser. La meilleure preuve, c’est que le jour où on a parlé des femmes en prison, à l’époque où Sihem Bensedrine était détenue, des témoignages de femmes islamistes nous sont parvenus. Personne ne peut nier, néanmoins, qu’il existe un problème central au niveau de l’association avec les islamistes, le projet pour lequel nous militons sur la base égalitaire et laïque est à l’opposé du leur.

-  Il y a ces femmes, dont le tort est d’avoir un simple lien de parenté - sœurs, épouses ou filles - avec ceux que le pouvoir assimile à des islamistes, selon des critères discutables. Des documents d’organismes internationaux crédibles font état d’incontestables violations de leurs droits. L’ATFD ne s’est jamais occupée de défendre les droits de ces tunisiennes. Cependant que, tout en étant contre la prostitution, cette association a défendu les prostituées contre les violences ignobles qu’elles subissent... N’y a-t-il pas là un double standard ?

Je ne suis pas la plus indiquée pour répondre, ne disposant pas de toutes les données mais je l’aurais su si des femmes islamistes avaient demandé le soutien de l’ATFD. Je suis quasi certaine que les femmes mal traitées que vous évoquez ne se sont jamais adressées à nous. L’ATFD par ailleurs ne prend pas position si les victimes des violations ne le demandent pas, on ne peut donc l’accuser de ne pas s’en être occupé, elle défend toutes les femmes contre toutes formes de violence sans distinction. Ce n’est pas parce qu’une femme porte le voile qu’on peut justifier les violations qu’elle peut subir ou les procès inéquitables dont elle pourrait être victime. Si elles se présentent on avisera, le débat est ouvert... Quant à la question de la prostitution c’est clair que l’association milite contre et je ne vois pas de quoi vous parlez.

-  Pour revenir aux Assises de la démocratie, pensez-vous que ce projet soit réaliste dans l’état actuel des choses ?

C’est une étape nécessaire, mais le projet n’est pas encore mûr pour de multiples raisons. D’abord le contexte politique du pays est très hostile : difficultés d’organiser des débats, de se réunir, de s’exprimer, en un mot le système dans lequel nous vivons est totalement verrouillé. Ensuite, la précipitation ne favorise pas les choses, la gestion de l’après 18 octobre est à cet égard édifiante, alors que ce mouvement a soulevé de grands espoirs. Des entraves subjectives au dialogue subsistent entre les différentes composantes. Il y a, en même temps, indéniablement, un débat urgent à mener. C’est par là qu’il faut commencer et je crois qu’aujourd’hui tout le monde est conscient de cette urgence et désire mener le débat ; reste à définir le cadre et les modalités qui ne devraient exclure personne. Je garde l’espoir que le mouvement démocratique saura triompher de tous ces obstacles et se montrer à la hauteur des défis qui se posent à notre pays.

Entretien conduit par Omar Mestiri 28 mars 2006

Source: http://www.kalimatunisie.com/



7 abril 2006



 



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