Tunisie

Expériences et reflexions sur la modernisation


 

La laïcité est-elle possible en terre d’islam ? Oui, répond ici l’ancien ministre de l’Éducation Mohamed Charfi. A partir de l’exemple de la Tunisie, dont il est lui-même un témoin et un acteur privilégié. Analyste informé, il expose entre autres que: "Le Coran ne contient qu’un nombre limité de prescriptions en matière juridique. Mais comme le pouvoir a tiré sa légitimité essentiellement de l’islam, dont il était censé appliquer les règles, il fallait qu’au nom de l’islam on construise tout un droit : la charia."... Il dit également: "Le problème des musulmans, aujourd’hui, c’est qu’ils aiment la démocratie, qu’ils aiment la liberté - comment ne pourraient-ils pas les aimer ? -, donc qu’ils aiment la modernité. Mais, en même temps, on ne cesse de leur répéter que cette modernité est contraire à la religion à laquelle ils sont également attachés. Ils vivent ainsi dans une sorte de déchirement : attachement à leur religion et aspiration à la modernité. Déchirement qui peut alimenter ensuite l’islamisme."

Entretien avec Mohamed Charfi

Professeur émérite à la faculté des sciences juridiques de Tunis.

Entretien réalisé par la revue "L’Histoire" et conduit par Héloïse Kolebka

L’Histoire : L’islam est-il compatible, théoriquement, avec la laïcité ?

Mohamed Charfi : Je tiens tout de d’abord à préciser que, selon moi, le terme “ laïcité ” n’est pas tout à fait approprié à l’islam. Il s’agit d’un concept français qui repose sur la séparation entre l’Église et l’État, c’est-à-dire la séparation entre deux organismes, deux autorités, chacune ayant son existence et son histoire propres, avec ses structures, l’Église catholique romaine en particulier, administrée par un clergé ayant à sa tête le Pape. En islam, rien de tel : ni autorité religieuse équivalente au pape, ni clergé. Il n’y a pas d’Église dans l’islam, si bien qu’une séparation, ce serait entre ce qui existe, l’État, et le néant... A quoi s’ajoute, dans le monde musulman, une intégration totale de la religion à l’État : les oulémas (les docteurs de la foi), généralement professeurs de théologie, ou les imams (qui dirigent les prières à la mosquée), sont des fonctionnaires nommés et rémunérés par l’État. Néanmoins, on peut concevoir, en terre d’islam, une séparation entre la politique et la religion. C’est l’exemple de la Tunisie. Atatürk est allé plus loin en 1924 quand il a aboli le califat, c’est-à-dire l’institution qui unissait dans le même homme les pouvoirs religieux et politiques et instauré une laïcité à la française. Cet événement a suscité une grande hostilité des milieux religieux qui estimaient qu’Atatürk avait trahi la religion. Selon eux et selon les intégristes aujourd’hui, il ne peut y avoir d’islam qui ne soit intégré dans l’État et, réciproquement, il ne peut y avoir d’État, dans un pays musulman, qui ne soit un État islamique.

L’Histoire : Et que disent le Coran et les textes sacrés ? Y trouve-t-on l’origine de cette confusion entre religion et politique ?

Mohamed Charfi : Si on consulte les textes fondateurs de l’islam, c’est-à-dire le Coran et les hadiths les plus sûrs (les “ dits ” du Prophète qui constituent la tradition), on peut conclure que la politique ne fait pas partie de l’essence de l’islam. Le mot même “ État ” dans son acception actuelle est absent du Coran. Et ni le Coran, ni le Prophète n’ont donné des règles concernant le fonctionnement de l’État ou des institutions politiques : comment choisir le gouvernement ? Comment le contrôler ? Comment le destituer ? Quelles sont les règles de succession ? Etc. On peut conclure de tout cela qu’il faut séparer islam et politique, que la religion peut se porter très bien sans que l’État y veille. Mais les islamistes d’aujourd’hui n’acceptent pas ce raisonnement...

L’Histoire : Et avec la construction d’un État islamique, l’instauration du calife, n’est-ce pas le modèle de la confusion du politique et du religieux qui a prévalu dès l’origine dans le monde musulman ?

Mohamed Charfi : La confusion entre politique et religion est effectivement le produit de l’histoire, d’une histoire tellement ancienne et qui a duré tellement longtemps qu’elle imprègne tous les esprits. Il est vrai que, après la mort du Prophète, en 632, Abu Bakr, le premier calife, a utilisé la religion pour constituer un État, au début à Médine, puis dans la péninsule Arabique. Omar, le deuxième calife, a continué l’œuvre en envoyant des expéditions militaires hors d’Arabie. Abu Bakr a été le fondateur de l’État islamique et Omar le fondateur de l’Empire islamique. Donc, le premier siècle de l’histoire de l’islam a été un siècle de confusion. Et celle-ci s’est poursuivie jusqu’à Atatürk.

L’Histoire : Cette confusion conduit-elle à une théocratie ? Le pouvoir politique est-il, de fait, détenu par les religieux ?

Mohamed Charfi : C’est plutôt le politique qui a utilisé la religion pour légitimer son pouvoir. Évidemment, les deux premiers califes en particulier, Abu Bakr et Omar, ont été des hommes très pieux, sincères, dévoués à la religion ; ils ont utilisé la religion à des fins politiques, mais ils pensaient servir la religion en menant cette politique-là. Après les quatre premiers califes qu’on appelle “ sages ”, s’instaure, à partir de 660, le système des dynasties (omeyyade, abbasside, fatimide, ottomane) : le pouvoir y est héréditaire et n’a donc plus rien à voir avec la religion. Mais les chefs politiques continuent à s’y référer, pensant que c’est le moyen le plus sûr pour légitimer leur autorité. Il faut toutefois noter qu’à partir des Omeyyades (660-749) se met en place une sorte d’accord implicite de séparation des pouvoirs, spécifique au monde musulman ancien. Le calife exerce ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui le pouvoir exécutif, la justice politique, le pouvoir financier, diplomatique, militaire, alors que le pouvoir législatif, qui élabore le droit, est détenu par les oulémas, par les théologiens. Cela se traduit par l’application du droit musulman qu’on appelle la charia, mot qui désigne l’ensemble des règles de droit définies par les théologiens et concernant tous les domaines de la vie sociale : statut personnel, droit pénal, droit commercial, droit civil, etc. Et c’est pour cela qu’aujourd’hui encore les tenants d’un islam traditionnel estiment que les questions de statut personnel, de mariage, de divorce... relèvent de la charia et ne peuvent relever du pouvoir politique moderne.

L’Histoire : D’où la charia tire-t-elle sa légitimité ? Du Coran ?

Mohamed Charfi : Le Coran ne contient qu’un nombre limité de prescriptions en matière juridique. Mais comme le pouvoir a tiré sa légitimité essentiellement de l’islam, dont il était censé appliquer les règles, il fallait qu’au nom de l’islam on construise tout un droit : la charia. Celle-ci est ainsi essentiellement une construction historique, postérieure au Prophète, qu’on a commencé à élaborer plus d’un siècle après sa mort. Bien sûr, dans le Coran, un certain nombre de versets ont une allure juridique. La polygamie est prévue ; couper la main du voleur fait également partie des prescriptions mentionnées. Reste que, sur plus de 6 000 versets, seuls 200 à 400 versets, qui d’ailleurs contiennent des répétitions, peuvent être qualifiés de juridiques. Et, à mon sens, ils ne constituent que des recommandations morales qui supposent, pour leur traduction en termes juridiques, une adaptation aux circonstances économiques, sociales, culturelles et politiques qui sont par définition changeantes.

L’Histoire : A-t-il existé, avant Atatürk, des musulmans décidés à lutter contre la confusion du religieux et du politique ?

Mohamed Charfi : Cet effort a commencé avec le mouvement des « Jeunes turcs » qui voulait moderniser la société et l’État. Kemal Atatürk, issu de ce mouvement a réalisé le rêve de ses prédécesseurs. Il faut toutefois signaler, si l’on veut remonter aux origines, que cette volonté a d’abord été exprimée par le réformateur, Mohamed Ali en Égypte, en réaction au choc qu’a représenté, pour l’ensemble des musulmans, l’expédition de Bonaparte en 1798. Au xixe siècle, le premier auteur à avoir parlé aux musulmans des nécessités de la modernisation a été Rifaat Rifaa Tahtatoui : ce théologien a accompagné en 1826 un groupe d’étudiants égyptiens envoyés à Paris pour découvrir le monde moderne. Il a écrit un ouvrage célèbre qui expose aux musulmans, aux Arabes en particulier et aux Égyptiens plus spécialement, des éléments de sciences modernes, décrit le mode de vie européen et appelle à la modernisation. Celle-ci passe, selon lui, par une relecture de l’islam, une sorte de conciliation entre le mode de vie occidental et celui du monde musulman, dans le respect des règles fondamentales de la religion.

Les grands réformateurs qui l’ont suivi ont continué dans cette voie : moderniser l’islam et non pas le séparer de l’État. Ainsi Khéreddine, auteur tunisien d’un ouvrage paru en 1868, traduit en français sous le titre de « Essai sur les réformes nécessaires aux Etats musulmans » et Premier ministre à partir de 1873, a fondé le collège Sadiki en 1875 à Tunis. C’était 6 ans avant le Protectorat français. Les enfants qui ont eu la chance de fréquenter ce collège ont pu, à coté de l’enseignement religieux et de la langue arabe qu’ils ont reçu, découvrir l’Occident à travers les langues étrangères, les sciences exactes et l’histoire. Une première expérience du même genre avait été tentée en Tunisie en 1840 avec la création de l’Ecole Polytechnique du Bardo, mais qui n’a pas duré longtemps.

Il faut également citer le Tunisien Tahar Haddad qui, en 1929, avec «Notre femme dans la charia et dans la société», démontre qu’on peut moderniser la charia, abolir la polygamie et même établir l’égalité entre hommes et femmes en matière successorale, tout en respectant l’esprit de la religion, par une simple relecture et une nouvelle interprétation du Coran.

L’Histoire : Tous ces réformateurs veulent moderniser l’islam. Mais y en a-t-il qui prônent la séparation du politique et du religieux ?

Mohamed Charfi : Oui. Le nom le plus important est celui d’Ali Abderrazak, un théologien égyptien qui, au début du xxe siècle, a publié un ouvrage intitulé «L’Islam et les fondements du pouvoir». Il y démontre, de façon, à mes yeux, irréfutable, que l’islam n’est pas une politique, c’est une religion, et que la confusion du politique et du religieux est le produit de l’histoire. Aujourd’hui, l’islam a besoin d’une modernisation de la pensée. La relecture des textes anciens est très prometteuse si on utilise les méthodes d’analyse modernes empruntées à l’histoire, à la sociologie, à l’anthropologie, à la linguistique arabe... D’autant que les systèmes politiques et les sociétés ont considérablement changé. C’est un véritable big-bang qui s’est produit dans le monde musulman lorsque, en se modernisant, la plupart des États musulmans nouveaux ont créé un pouvoir législatif. Déjà au XIXme siècle les Beys de Tunis se sont donnés le pouvoir de légiférer en promulguant une constitution, en 1861, la première du monde musulman, des lois et un code en 1864. Après les indépendances, la plupart des Etats musulmans se sont dotés de parlements qui, même s’ils sont mal élus, exercent le pouvoir au nom de la souveraineté populaire. Il s’agit d’un concept totalement nouveau : ce n’est plus au nom de la religion, au nom de Dieu, qu’on élabore les règles de droit, mais au nom du peuple. Même si plusieurs Etats continuent de s’inspirer de la charia, celle-ci n’est plus appliquée en tant que telle.

L’Histoire : Mais comment faire si le peuple demande l’application de la charia ? Cas de l’Algérie et des élections de 1991 remportées par le FIS ?

Mohamed Charfi : C’est un cas très particulier. On ne peut pas dire qu’en 1991 le peuple algérien a demandé l’application de la charia. N’oublions pas que la moitié des inscrits étaient tellement déçus qu’ils ont boycotté les élections. Les islamistes ont failli gagner avec seulement la moitié des voix exprimées, l’autre moitié qui a voté pour les candidats laïcs ne pouvait pas gagner car ces derniers étaient très divisés. Par ailleurs, rares sont les candidats laïcs qui ont attiré l’attention des électeurs sur le danger de voter islamiste. Enfin, dans ce quart de la population qui a voté pour le FIS, beaucoup l’ont fait uniquement pour protester contre le régime. C’était, dans la confusion générale, un vote sanction. Cela ne veut pas dire que j’approuve le coup d’Etat et le comportement des militaires pas la suite. Je veux dire simplement que, en 1991, l’Algérie était dans une impasse et que la classe politique d’alors était responsable de cette impasse.

L’Histoire : Pourtant, les expériences de laïcité en terre d’islam son rares...

Mohamed Charfi : On peut distinguer trois catégories d’Etats dans le monde musulman : 1) les Etats de l’islamisme radical, l’Iran, le Soudan, et l’Afghanistan des Talibans qui a disparu ; 2) les Etats de l’islamisme traditionnel, les monarchie du Golfe ; 3) tout le reste du monde musulman, c’est-à-dire les cinq sixièmes, qui se modernisent à des degrés divers. Dans toute cette catégorie, de loin la plus importante, le droit et les structures de l’Etat se sont modernisés, les châtiments corporels ont disparu, ainsi que la peine de mort de l’apostat. Les filles sont scolarisées et les femmes ont accès au marché du travail. C’est la situation légale d’infériorité de la femme qui est encore à déplorer. Parmi ces pays, ce sont la Turquie et la Tunisie qui sont allés le plus loin dans la voie de la modernisation, avec les expériences d’Atatürk et de Bourguiba, qui sont proches tout en étant différentes.

Pour Atatürk, les choses sont claires : dans la continuité du mouvement des Jeunes Turcs, il a décidé d’adopter la laïcité à la française, de séparer de façon radicale la religion et l’État. En Turquie, la laïcité a été appliquée de manière autoritaire. Comme Atatürk était un héros de la libération nationale, de la lutte contre les troupes étrangères qui avaient occupé le pays, il avait acquis un prestige tel qu’il a pu imposer ce choix sans trop de dégâts. Mais cela a provoqué une blessure dans une frange de la population. Il a fait quelques adeptes dans le monde musulman. L’Afghanistan sous occupation soviétique a voulu être laïque, par exemple. Le Yémen du Sud, avant la réunification des deux Yémen en 1994, a été plus ou moins laïque. Des expériences sans lendemain.

L’autre grand exemple, c’est donc celui de Bourguiba en Tunisie, après l’indépendance en 1956. Sa démarche, bien qu’il vise les mêmes objectifs qu’Atatürk, est tout à fait différente. Bourguiba ne veut pas renoncer à l’islam ou l’ignorer, comme l’a fait Atatürk, mais au contraire partir de l’islam, partir de l’humanisme musulman, partir des objectifs de la religion, objectifs moraux principalement, pour réorganiser la société.

Pour cela, on va considérer que la charia est une œuvre humaine, accomplie par les oulémas il y a mille ans, qu’on peut dépasser, car ses règles ne sont plus appropriées à notre époque. Il faut comprendre les objectifs véritables de la religion et les traduire par des règles juridiques nouvelles, ce qui implique un État nouveau et un droit nouveau. L’État peut donc être démocratique, la loi se faire, selon le suffrage universel, au nom de la souveraineté du peuple, et le droit être conçu en fonction des réalités d’aujourd’hui, devenir plus conforme à la dignité humaine : les châtiments corporels peuvent disparaître et l’égalité entre les sexes être reconnue. C’est une démarche raisonnable et historiquement fondée

L’Histoire : Quelle était la culture de Bourguiba ? Comment expliquer cette ouverture vis-à-vis du monde moderne ?

Mohamed Charfi : Bourguiba a été le produit d’une double culture, à la fois musulmane et occidentale, inculquée par le collège Sadiki, dont il a été élève. D’un côté, il connaissait bien les auteurs islamiques, il connaissait bien la poésie arabe ; de l’autre, il a été un très bon élève de l’école française, il était imprégné de philosophie occidentale, de poésie et de littérature françaises. Il était également influencé par la culture politique de la IIIe République. Il a voulu créer une synthèse entre l’islam et l’Occident. C’est de l’intérieur de l’islam, et non pas de l’extérieur comme l’a fait Atatürk, qu’il a tenté de moderniser à la fois l’État, le droit et la société.

L’Histoire : Son objectif final, c’était donc de moderniser le pays ?

Mohamed Charfi : Oui. Le combat pour l’indépendance a eu pour cause la prise de conscience du retard que le monde musulman avait par rapport à l’Occident, retard qui explique que nous ayons été colonisés. Or, au lieu d’en vouloir aux colonisateurs, Bourguiba en a voulu aux structures sociales et politiques qui ont rendu possible la colonisation de la Tunisie. C’est pour cela qu’il n’a pas voulu rompre avec la France après l’indépendance, mais établir avec elle de nouveaux rapports. Il critiquait la France coloniale et il admirait la France des droits de l’homme, la France de 1789.

L’Histoire : Comment a-t-il procédé pour séparer le politique du religieux ?

Mohamed Charfi : La grande mesure, c’est d’abord une Constitution moderne, instaurée le 1er juin 1959. Elle reste cependant ambiguë. L’article premier, que Bourguiba a lui-même rédigé, affirme : “ La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain. Sa religion est l’islam, sa langue l’arabe.... ” A quoi renvoie “ sa ” religion ? A la Tunisie, ou à l’État ? Si c’est à la Tunisie, il s’agit d’un constat sociologique, si c’est à l’État, celui-ci n’a rien de laïque. Mais, dans la suite de la Constitution, le mot “ islam ” ne revient plus, si ce n’est pour préciser que le président élu doit être musulman. Pour le reste, cette Constitution est moderne ; elle affirme en particulier l’égalité entre les sexes, sans restriction. Et, alors que dans la plupart des pays musulmans il est précisé que le droit est inspiré de la religion ou que la charia s’applique directement, aucune référence n’est faite dans la Constitution tunisienne au droit musulman ; le législateur est absolument libre.

L’Histoire : A côté de la Constitution, quelles ont été les grandes mesures prises par Bourguiba ?

Mohamed Charfi : Les waqfs, c’est-à-dire les biens de main morte (inaliénables) à caractère religieux, ont été supprimés. En Tunisie, à peu près le quart des terres utiles, cultivables, était constitué de waqfs au profit des institutions religieuses. Et comme il s’agissait de biens de main morte, ces terres ne pouvaient plus être vendues ; elles étaient donc de plus en plus mal gérées, voire à l’abandon. L’abolition des waqfs répondait à une exigence économique. En même temps, l’enseignement religieux a été très profondément modifié, l’université de la Zitouna, bastion de l’enseignement traditionnel de l’islam, a perdu beaucoup de son prestige, le nombre de ses étudiants a diminué considérablement, elle est devenue une simple université en perdant son cycle secondaire. Pendant des siècles la Zitouna formait les lettrés tunisiens ; dorénavant, elle ne forme plus que les théologiens.

Surtout, les tribunaux religieux ont été abolis, leurs compétences ont été transférées aux tribunaux modernes. Et le code du statut personnel a été promulgué, le 13 août 1956, supprimant la polygamie, interdisant la répudiation et instaurant le divorce judiciaire, instituant la liberté du mariage pour les deux futurs époux - y compris pour la femme, qui n’a plus besoin du consentement de son plus proche parent masculin. Bourguiba a toutefois fait preuve de modération ; pour ne pas brusquer la population, il a procédé par étapes. Ben Ali, au pouvoir depuis 1987, a continué la même politique. Ainsi, plusieurs règles de la charia ont été reprises dans le code du statut personnel. La modernisation s’est faite petit à petit. En 1958, on a aboli le mariage traditionnel, qui jusque-là pouvait se conclure, notamment dans les zones rurales, par simple accord oral ; l’inscription au registre d’état civil est devenue obligatoire. Ainsi, on ne peut plus tricher. La même année, on a autorisé l’adoption - interdite dans le droit musulman ; la Tunisie est ainsi le seul pays arabe qui reconnaît l’adoption.

En 1959, on a entrepris une petite réforme du droit successoral : lorsqu’une personne qui n’a que des filles décède, celles-ci se partagent désormais l’ensemble de l’héritage entre elles. Auparavant, selon le droit musulman, elles étaient partiellement concurrencées par leur oncle ou même leur cousin (mâle).

En 1966, on a modifié le droit de la garde des enfants au profit de la femme. Jusque là la mère ne bénéficiait de la garde de ses enfants que pendant leur bas age (7 à 9 ans). Désormais, la garde est accordée à la mère ou au père suivant l’intérêt de l’enfant jusqu’à la majorité de ces derniers. Généralement, c’est à la mère qu’elle est attribuée.

En 1981, on a instauré une rente viagère au bénéfice de la femme divorcée quand celle-ci n’a pas consenti au divorce, et que ce divorce a été prononcé suite à la faute du mari ou à sa demande et sans la faute prouvée de la femme. Sous Ben Ali, en 1993, une nouvelle série de mesures a été prise : le devoir d’obéissance de la femme à son mari, notamment, a été supprimé. La mère peut donner sa nationalité tunisienne à ses enfants même s’ils sont nés à l’étranger d’un père étranger. La notion de crimes d’honneur a totalement disparu. En définitive, l’État tunisien se rapproche de plus en plus d’un État laïque, avec un droit de la famille moderne, libéral, égalitaire. La seule grande règle qui subsiste du droit musulman classique concerne l’inégalité successorale : le fils reçoit toujours le double de sa sœur. A cette exception près, on peut dire que la Tunisie et la Turquie se ressemblent beaucoup. Mais si le résultat est semblable, la démarche est restée différente.

En Tunisie, jamais les réformes n’ont été présentées comme constituant un divorce avec l’islam. C’est une relecture de l’islam, une modernisation de la pensée islamique. Il n’y a pas de séparation de la religion et de l’État. Celui-ci continue à gérer les mosquées et la religion est enseignée dans les écoles publiques.

L’Histoire : En matière religieuse justement, la liberté de croyance est-elle garantie ? Musulmans et non musulmans sont-ils des citoyens égaux en Tunisie ?

Mohamed Charfi : Parfaitement, il n’y a aucune différence en droits et obligations entre musulmans et non musulmans. D’ailleurs, fait remarquable, sur les pièces d’identité tunisiennes, la religion n’est pas indiquée - alors qu’en Turquie, État pourtant laïque, la religion est encore mentionnée. Il faut noter que la liberté religieuse est affirmée dans le Coran. Un verset dit : “ Pas de contrainte en matière religieuse. ” Ce verset a été interprété de matière restrictive : on ne l’a appliqué qu’aux non musulmans qui, avec le statut traditionnel de dhimmis, pouvaient conserver leur religion et continuer de se faire appliquer leur droit par leurs propres tribunaux. A l’inverse, celui qui est issu d’une famille musulmane ne peut sortir de l’islam. Selon la charia, l’apostat, c’est-à-dire celui qui renie sa religion, est condamné à mort. Le musulman qui osait une interprétation radicale de la religion a souvent été qualifié d’apostat par les oulémas ou par le pouvoir et encourait ainsi la peine de mort. Pour ma part, je pense que le verset “ Pas de contrainte en matière religieuse ” concerne également les musulmans. Du reste, la règle de la peine de mort pour l’apostat a disparu du droit écrit des États musulmans modernes ; elle ne subsiste qu’en Iran et dans les États du Golfe.

L’Histoire : Et le port du voile, est-il interdit dans les écoles en Tunisie ?

Mohamed Charfi : Aucune loi ni décret ne parlent du voile en Tunisie. Bourguiba, au moment où il avait un grand prestige, c’est-à-dire, dans la première décennie de l’indépendance, a dénoncé le voile dans ses discours. Il y voyait un signe d’arriération de la société et d’infériorité de la femme. Seule existe la circulaire 108 du Premier ministre, datant du début des années 1980, qui interdit le voile dans les administrations et dans les écoles. Mais, à l’université, cette circulaire n’est pas du tout appliquée et le port du voile dans la rue n’est pas interdit. Dans le discours officiel, on continue néanmoins à dénoncer le voile ; les islamistes dénoncent parfois le harcèlement de la police. Mais, de fait, les femmes qui y tiennent portent librement le voile dans la rue.

L’Histoire : Pensez-vous qu’il soit bon d’interdire par une loi le voile et les signes religieux à l’école, comme l’a fait la France ?

Mohamed Charfi : Je suis favorable à cette loi. Elle est une garantie de dignité pour les femmes. A celles qui s’y opposent au nom de la liberté, je demande si leur amour de la liberté va jusqu’à revendiquer pour les Saoudiennes ou les Iraniennes le droit de ne pas le porter...

Que signifie le voile ? Que les femmes sont ravalées au rang d’objet sexuel, que le regard que les hommes peuvent porter sur elles est forcément concupiscent. C’est de cette image d’elles-mêmes qu’il faut libérer les femmes.

Malgré cela, le port du voile reste une liberté qui peut être exercée dans la rue ou à l’université. La limitation peut légitimement porter sur les écoles primaires et secondaires où les filles, généralement encore mineures, doivent être protégées contre les pressions des parents.

L’Histoire : Toutes les mesures prises par Bourguiba ont-elles été bien acceptées par la population ?

Mohamed Charfi. : Les réformes de Bourguiba n’ont pas provoqué d’opposition violente. Certes, les oulémas de la Zitouna ont dénoncé ces mesures. Mais comme ils n’avaient pas joué un rôle important dans la lutte pour l’indépendance nationale, ils n’avaient aucun prestige, aucune légitimité aux yeux de la population, contrairement aux militants du mouvement de lutte pour l’indépendance, Bourguiba au premier chef et ses compagnons ; la plupart avaient reçu la même formation et étaient profondément réformateurs. Et puis Bourguiba possédait un grand charisme, c’était un tribun doublé d’un pédagogue. Donc les réformes ont été digérées assez facilement. Je pense qu’aujourd’hui la question de la polygamie par exemple n’agite plus l’opinion. De même, la disparition des tribunaux charaïques est acceptée par tout le monde. Un certain nombre de mesures de modernisation font l’objet d’un consensus en Tunisie.

L’Histoire : Vous-même, vous avez été ministre de l’Éducation entre 1989 et 1995, sous la présidence de Ben Ali. Quelle politique avez-vous mise en œuvre ?

Mohamed Charfi : Quand je suis arrivé au ministère, le secteur de l’éducation était sinistré. Il faut se rappeler qu’au lendemain de l’indépendance, les cadres tunisiens de formation moderne, peu nombreux, ont été mobilisés pour réformer et diriger les secteurs techniques : équipement, santé, télécommunications... Par ailleurs, des milliers de lettrés de formation classique acquise à l’université traditionnelle de la Zitouna étaient au chômage. On a cru possible de les recruter en masse dans les écoles et les lycées où ils pouvaient enseigner au moins l’arabe et la religion islamique. Le gouvernement pensait que du moment que la nouvelle politique était clairement tracée et acceptée, que les lois étaient adoptées et entrées dans les mœurs, la question était réglée. Or certains de ces enseignants avaient accepté de mauvaise grâce les réformes introduites par Bourguiba et avaient petit à petit grignoté des positions, changé un peu les conceptions, influencé l’évolution des programmes et des manuels scolaires dans le sens de la fidélité nécessaire à l’islam compris à la manière traditionnelle. Et puis le mouvement islamiste a commencé, notamment au lendemain de la révolution iranienne, à se développer et il a investi principalement le secteur de l’enseignement. On a certainement manqué de vigilance. Dès lors, à la fin des années 80, nous vivions une grave contradiction avec une société et un Etat qui se modernisent et un enseignement tourné vers la tradition. De ce fait la jeunesse était de plus en plus désorientée. L’ensemble des réformes tunisiennes était donc gravement menacé.

Mon rôle, comme ministre de l’Éducation, a été de redresser la barre. Je pense que le rôle de l’école est de favoriser l’intégration du futur citoyen dans la société. Donc, si on pratique un islam suivant une interprétation moderne, c’est cette modernité qu’il faut expliquer à l’élève au lieu de le former dans la fidélité à ce qui est ancien et dépassé.

Dans la plupart des pays musulmans, on enseigne l’islam selon des conceptions classiques, parce que ce sont des théologiens qui l’enseignent, théologiens qui refusent toutes les mesures de modernisation. Résultat : vous avez des enfants schizophrènes. Formés dans un modèle selon lequel le prêt à intérêt est un péché, ils découvrent par la suite une société où l’économie est fondée sur le prêt à intérêt ; on leur inculque que, dans la société idéale, on applique des châtiments corporels, que la femme reste à la maison, et, une fois adultes, ils sont confrontés à une société où les châtiments corporels ont disparu, où la femme a fréquenté l’école et travaille.

Le problème des musulmans, aujourd’hui, c’est qu’ils aiment la démocratie, qu’ils aiment la liberté - comment ne pourraient-ils pas les aimer ? -, donc qu’ils aiment la modernité. Mais, en même temps,onne cesse deleur répéter quecette modernité est contraire à la religion à laquelle ils sont également attachés. Ils vivent ainsi dans une sorte de déchirement : attachement à leur religion et aspiration à la modernité. Déchirement qui peut alimenter ensuite l’islamisme.

L’école tunisienne,telle qu’elle a été réformée, évite à l’enfant ce déchirement; elle le prépare à ce qu’il va trouver dans la société où il va s’intégrer.

L’Histoire : Concrètement, quelles mesures avez-vous prises ?

Mohamed Charfi : Les réformes comportaient trois volets : le contenu des programmes, celui des manuels scolaires et la formation des enseignants - dernier point sur lequel je n’ai pas pu aller jusqu’au bout parce que cette entreprise exige beaucoup de temps. Il faut que, dans ce domaine, l’Etat ait du souffle.

Ainsi, j’ai repris le contenu de l’éducation civique, de l’enseignement de la langue arabe et même de la langue française (obligatoire) ou anglaise. Tous les textes littéraires contiennent directement ou indirectement un message. Aucun texte, je dirais même aucun exemple d’orthographe ou de grammaire n’est totalement innocent. De même, pour l’enseignement de la philosophie, de l’histoire, ou de la géographie, j’ai cherché à privilégier des programmes ouverts, qui accordent une place importante aux autres civilisations.

En matière d’éducation religieuse, on continue d’apprendre à l’enfant comment faire ses prières, comment observer le jeûne du Ramadan, on lui enseigne tout ce qui concerne le culte et le dogme. Mais, dans les domaines des rapports sociaux, du droit, on lui montre comment concilier islam et modernité. C’est un atout, selon moi, qu’en Tunisie l’éducation religieuse intervienne dans le cadre de l’école publique. Cela permet d’en contrôler le contenu, contrairement à ce qui se passe en Turquie, où l’enseignement de la religion est assuré par des écoles privées tenues par des islamistes.

L’Histoire : Que pensez-vous de la situation actuelle de la Tunisie ? Faut-il s’inquiéter de la poussée islamiste ?

Mohamed Charfi : Il existe bien sûr en Tunisie, comme dans le reste du monde arabe, une poussée islamiste. Cependant, les islamistes y sont plutôt moins virulents qu’ailleurs. Ils ont néanmoins combattu les réformes que j’ai menées de la façon la plus violente. Ils considèrent que l’enseignement que j’ai initié va faire oublier l’islam aux enfants - ce qui est complètement faux.

On assiste également à la réapparition du voile qui commençait pourtant à disparaître. Je pense que ce retour au voile des femmes a des raisons externes à la Tunisie. Le maintien des Palestiniens sous occupation étrangère, l’intervention américaine en Irak, tout cela fait que les musulmans se sentent agressés par l’Occident. Et donc, par réaction antioccidentale, sous l’influence des chaînes de télévision du Golfe, Al Jazira et d’autres qui se sont multipliées au cours des dernières années et qui prônent toutes un discours islamiste plus ou moins déclaré, le voile réapparaît actuellement en Tunisie.

L’Histoire : Quel est, selon vous, l’état actuel du monde musulman ?

Mohamed Charfi : Seuls trois États ont appliqué un islam radical : l’Iran, l’Afghanistan et le Soudan. L’Afghanistan des Talibans, a eu un comportement tel qu’il est devenu insupportable pour la communauté internationale, d’où l’intervention américaine. Il a disparu. Au Soudan, l’alliance qui existait entre Hassan al-Tourabi, le théoricien islamiste, et Omar al-Béchir, le chef de l’État, a été rompue, ce qui signifie que le Soudan est en train de s’éloigner de l’islamisme radical. Enfin, en Iran, au cours des quatre dernières élections (présidentielles et législatives), avant les législatives de février 2004, le peuple iranien a voté pour le camp réformiste, contre le camp radical, et le président Khatami, le représentant de l’aile réformiste, a été élu à chaque fois avec une majorité confortable. Finalement, il y a quelques mois, les radicaux, qui ont la haute main sur les élections selon la constitution, ont éliminé la candidature des réformistes pour que les élections législatives donnent la victoire aux conservateurs d’une façon artificielle et antidémocratique...

J’en tire la conclusion que le peuple a déjà condamné le radicalisme islamique et que l’Iran est condamné, soit à se libéraliser, soit à devenir de plus en plus autoritaire et à envoyer de plus en plus de penseurs et de militants en prison. On voit, à travers ces trois expériences, que l’islamisme radical n’est pas viable aujourd’hui.

A côté de cela, on peut distinguer les six monarchies du Golfe qui constituent ce que j’appelle l’islamisme traditionnel (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Oman, Qatar, Bahreïn, Koweït). Ces pays sont le produit du pétrole, qui crée une économie artificielle mais qui leur donne une grande influence grâce aux pétrodollars. Ainsi, en Europe, la plupart des mosquées ont été construites grâce à cet argent, et les imams ont été formés dans le rite wahhabite, propre à l’Arabie, né il y a deux siècles et demi. C’est le rite le plus rigoureux, qui propage les conceptions les plus fanatiques de l’islam, un rite qui n’a eu aucune influence en dehors de l’Arabie, le produit du désert et qui a prêché dans le désert... Jusqu’au moment où les pétrodollars sont arrivés et lui ont donné le moyen de se répandre. C’est là l’un des malheurs du monde musulman d’aujourd’hui.

Malgré tout, je pense que la marche du monde musulman vers la modernité est inéluctable. Mais l’évolution des idées ne peut se faire qu’avec du temps. Après tout, en France, les idées de la Révolution française ont eu besoin d’au moins trois siècles pour s’imposer, deux siècles avant 1789 et un siècle après. Le monde musulman est en pleine évolution, avec des flux et des reflux. Il ne faut pas être désespéré par ces reflux, ce sont probablement des épisodes inévitables.

Il faut simplement que subsistent des militants au sein du monde musulman pour en accélérer la modernisation. Et il faut que ces militants soient suffisamment compris et aidés par leurs amis démocrates du reste du monde...

Propos recueillis par Héloïse Kolebka.

L’Histoire n° 289

Spécial laïcité Partie III

-  Eléments de biographie: Mohamed Charfi est professeur émérite à la faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, Mohamed Charfi a été président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, où il milite toujours, et ministre de l’Éducation, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique de 1989 à 1994. Il a publié Islam et liberté. Le malentendu historique (Albin Michel, 1998).



18 enero 2006



 



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