Touria el Hadraoui, le melhoune au féminin


 

Première femme marocaine à interpréter un genre musical réservé aux hommes, la chanteuse fut aussi enseignante, journaliste et écrivain. Elle travaille à un nouveau roman. Elle chante , pense, respire et parle en arabe. L’arabe maghrébin, bien sûr, le moughrabi, celui qui fait rire les académiciens du Caire et de Damas, l’arabe des terres berbères, qu’on taxe souvent d’impur ou de dialectal, mais qui existe dans toute sa splendeur dans les vieux poèmes du melhoune, que Touria Hadraoui fait revivre à merveille.

Mais aussi l’arabe dit classique, tel qu’il continue à se pratiquer de Bagdad à Beyrouth et au Caire.

La chanteuse de Casablanca a consacré sa vie universitaire aux grands philosophes arabes de l’Age d’or islamique, ce qui donne le temps et l’envie d’épouser l’âme d’une langue, aussi sophistiquée soit-elle. "Avant Ibn Rochd et les autres grands philosophes arabes, mon premier choc fut d’entendre, à l’âge de 9 ans, la voix d’Oum Kalsoum, raconte-t-elle. Je ne comprenais pas tout ce qu’elle disait, mais elle m’a ouvert les oreilles, le cœur et l’esprit."

Au Maghreb, le français est tout à la fois la langue des colonisateurs et celle des colonisés, un signe bourgeois et un anachronisme d’élites occidentalisées. Dans la bouche et dans l’esprit de Touria Hadraoui, le français n’est ni une langue "étrangère" ni une langue "autochtone", juste une langue familière qui permet de prendre de la distance et se mettre au-dessus des tabous quand il le faut, pour parler de soi et de sa société. C’est d’ailleurs en français qu’elle a écrit ses Mémoires dans Une enfance marocaine, édité en 1998.

En 1986, quand Touria Hadraoui quitte l’enseignement pour lancer, avec des amies, le mensuel féminin Kalima ("La Parole", en arabe), c’est dans la langue d’Albert Londres qu’elle livre ses enquêtes les plus osées de l’époque sur le royaume du Maroc. Pour Kalima, elle passe un an avec les prostituées de Casablanca. L’article fait grand bruit. Pas de morale, juste du reportage. Du jamais lu au royaume chérifien, où la censure de Driss Basri, le redoutable et très longtemps redouté ministre de l’intérieur et de l’information d’Hassan II, contrôle tout.

Le coup de grâce vient quand le magazine publie une enquête sur la presse marocaine et "sa maigre marge de liberté surveillée". Kalima est censuré fin 1988, soit un peu plus de deux ans après son lancement. Ni fleurs ni couronnes pour enterrer sa vie de grand reporter : "Ma quête liée à ma situation de femme arrivait à son terme quand Kalima a été arrêté. J’étais en quelque sorte libérée, je pouvais reprendre ma passion, le chant." Entre-temps, un emballement est né, pour le melhoune.

Le melhoune ! Le maître mot est lâché, Touria Hadraoui peut en parler des heures. Du genre musical lui-même, né au IXe siècle dans les oasis du Sud marocain pour se développer au sein des corporations des artisans des vieilles villes (Fès, Marrakech, Meknès). De ses grands poètes, qui étaient aussi compositeurs. Des textes, qui parlent d’amour, de désir, de beauté, d’ivresse de l’âme, toujours entre profane et sacré.

Entre le vieux mâalem ("maître") Hadj Benmoussa et son disciple Touria Hadraoui, deux mondes s’affrontent : "Il ne me donnait les textes des grands poètes qu’au compte-gouttes, je devais ruser, sillonner les vieilles villes du Maroc pour tenter de reconstituer un poème. Avec lui, c’était un défi permanent. Mais il aimait le fait que j’allais être la première femme marocaine à chanter un genre jusque-là réservé aux hommes."

Dans son appartement coquet du quartier Belvédère de Casablanca, quand les grues cessent de grincer et que les pelleteuses font une pause, Touria Hadraoui se lance dans le chant. Vibrato, cri du cœur, sa voix transforme son visage, son corps semble porté par son souffle. "Son chant est troublant ; les inflexions de sa voix évoquent les accents de violoncelle dans le prélude de la Suite pour violoncelle de Bach", avait dit d’elle en 1997 l’écrivain J. M. G. Le Clézio en la présentant pour la première fois sur les ondes de France-Musiques.

Son salon, décoré avec goût par les œuvres du peintre marocain Saladin, est d’abord un salon de musique. Instruments, manuscrits, disques : Oum Kalsoum, Abdel Wahab, les coups de cœur de son enfance. Marcel Khalifa, Mohammed Nejm, sa jeunesse militante dans les campus marocains. Et puis les passions d’aujourd’hui : le melhoune, l’arabo-andalou... A chaque objet, une histoire, qu’elle raconte avec minutie, comme lui a appris sa grand-mère, "puisque j’ai eu la chance de grandir dans une maison où la télévision n’était pas encore là".

POLYPHONIES RELIGIEUSES

Le téléviseur qui trône aujourd’hui dans son appartement lui permet de voir les opéras qu’elle enregistre sur Arte, des classiques musicaux égyptiens et américains, ou des films comme La Flûte enchantée de Bergman. Touria Hadraoui vient de finir l’enregistrement d’un disque de samâa - des polyphonies religieuses - avec des musiciens de Conakry.

Une autre première. Quand elle ne sillonne pas le monde pour ses récitals de melhoune, Touria Hadraoui écrit. Un deuxième roman est en route. "C’est l’histoire d’une femme d’un âge mûr qui raconte ce qu’elle a vécu, ce qu’elle a ressenti."

Parler de musique, de poésie et d’art rend Touria Hadraoui visiblement heureuse. Mais alors, s’inquiète-t-elle, pourquoi diable les journalistes étrangers veulent-ils tant la faire parler de la condition féminine au Maroc : "N’y a-t-il pas assez de féministes dans ce pays ?" On pourrait certes parler des poèmes de son mari, Abdellah Zrika, ou de la difficulté de trouver des musiciens traditionnels du melhoune, des musiciens "vivants", précise-t-elle. Mais, en cette nouvelle année, le Maroc tourne une page en adoptant un nouveau code de la famille, qui consacre enfin un droit égalitaire entre l’homme et la femme.

Qui mieux que Touria Hadraoui, l’écrivain, la journaliste, la cantatrice qui mène un orchestre d’hommes venant de la plus traditionaliste ville du royaume, Fès, peut commenter cette révolution ? "Les femmes ne sont pas que des victimes passives, a-t-elle résumé dans un journal italien. Elles reproduisent aussi la dynamique de la domination masculine. Le changement ne peut donc venir seulement du fait de l’abolition des droits injustes à l’égard des femmes, bien que ça soit une étape nécessaire."

Tewfik Hakem


Biographie

1957 Naissance à Casablanca.

1986-1988 Journaliste à Kalima.

1991 Premier disque : "Chemâa".

1998 Publie "Une enfance marocaine" (Fennec Editions).

2003 Enregistre à Conakry (Guinée) l’album "Arabesques sur rythmes africains".

• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 10.02.04 www.lemonde.fr



23 août 2005



Forum

  • > Touria el Hadraoui, le melhoune au féminin
    25 octobre 2006
    bonne courage touria


 



......... Nedstat Basic - Web site estadísticas gratuito Site réalisé avec SPIP