Féministe et socialiste

Par Yvette Roudy

 

Centenaire du PS le vendredi 22 Avril 2005

A la Bibliothèque Nationale François Mitterrand

Intervention d’Yvette Roudy - « le Socialisme français et la société ».

D’abord merci aux organisateurs de ces journées pour cette invitation à m’exprimer ici, moi qui ai eu la chance de participer à cette grande aventure qu’est le socialisme, depuis maintenant plus de 30 ans. Puisque avant 1971, j’étais déjà dans ce qu’il était convenu d’appeler la mouvance des clubs qui tournaient autour de la SFIO, avant la fusion de 1971.

Féministe et socialiste

J’interviendrai bien entendu sur la question des droits des femmes - étant classée une fois pour toutes dans cette spécialité - bien que me sentant parfaitement capable d’intervenir aussi en tant que « généraliste ». Mais je ne renie pas mes convictions féministes. Je suis féministe et socialiste. Je comprends mal que l’on puisse être socialiste sans être féministe ou que l’on puisse être féministe sans être socialiste. Les deux combats sont indissociables pour tous les socialistes...

En même temps, la bataille pour les droits des femmes exige une vigilance particulière tant qu’elle n’est pas définitivement gagnée. Et nous sommes loin du compte.

L’égalité professionnelle stagne.

L’accès à l’IVG est toujours menacé.

Les violences sexistes explosent.

Nous n’avons que 12% de femmes à l’Assemblée nationale.

Il faudra une formidable volonté politique pour décoller.

Invisibles

Une observation d’apparence mineure : sur notre programme les droits des femmes sont rangés dans la rubrique société. Moi je les aurais rangés avec la démocratie, parce que le problème est politique. Il représente un courant de transformation sociale. Et il concerne la moitié de l’humanité. Ce n’est pas rien.

En même temps en classant les droits des femmes (et je ne dis pas condition féminine, expression libérale à mes yeux) dans un sujet aussi large que les problèmes de société on risque de les dissoudre. Tout comme certains voudraient les dissoudre dans la question des droits des hommes (la France étant le seul pays francophone à continuer de parler des droits de l’Homme).

Les mots ne sont pas neutres.

Mais c’est la loi du genre - sans mauvais jeu de mots. Dissoudre les droits des femmes, dans des sujets plus vastes - c’est une manière de les rendre invisibles, de les faire disparaître. Or, ce qui n’est pas écrit n’existe pas, disait Anna Arendt fort justement.

Où sont les femmes ?

C’est ainsi que lorsque vous prendrez connaissance du très beau livre du centenaire magnifiquement illustré, vous remarquerez que les femmes sont les grandes absentes de cette histoire, en dehors d’une superbe Marianne en couverture, sous forme allégorique, virtuelle (mais pas de femmes de chair et d’os).

Est-ce à dire que les femmes seraient indifférentes à la question du socialisme, indifférentes aux inégalités, aux horreurs de l’oppression ? Est-ce à dire qu’il n’y ait pas eu de femmes de progrès capables de réfléchir, d’écrire, de proposer, d’élaborer des projets, des stratégies, capables d’indignation, capables de lutter, des femmes fortes, visionnaires, courageuses, éprises de liberté, capables de résister les armes à la main. (On a évalué à 10.000 les femmes qui ont participé à la Commune. On les a vues dans les rangs de la Résistance.)

Dans les moments les plus durs, elles sont là, quand il n’y a pas de règles pour les en empêcher. Certaines sont mortes à la tâche. Elles ont contribué à la construction du socialisme mais n’ont pas été jugées dignes de figurer au palmarès de l’Histoire avec un H majuscule.

Où étaient elles ? Pas loin, tout près, mais ailleurs, hors du regard de l’Historien patenté. Dans une sorte d’angle mort. Invisibles.

Une spécificité française

C’est une spécificité française. Avec 12% à l’Assemblée nationale, nous occupons le 20e rang parmi les 25 pays de l’U.E. Les pays nordiques, l’Espagne ont dépassé les 30%. Les Suédois sont à 45%.

Nous sommes un cas. Nous savons que la loi salique a joué un rôle dans cette exclusion, une exclusion confirmée par un vote des Hommes de la Révolution (1793). Napoléon a encore aggravé la situation, lui qui a doté les femmes mariées d’un statut semblable à celui des fous et des enfants.

J’ajoute qu’aujourd’hui certains modes de scrutin ne favorisent pas ce que l’on appelle les minorités (bien que les femmes soient majoritaires, elles ont le statut de minoritaires).

Sans compter la culture, le conditionnement, l’éducation, les images, l’absence de modèle, ce regard particulier qui accompagne les femmes depuis leur naissance, qui fait qu’on a réussi à les convaincre qu’elles ne sont pas faites pour la politique. On retrouve là la puissance de l’idéologie patriarcale. La double morale. Même si dans la loi, l’autorité parentale a remplacé l’autorité paternelle (1970), dans les têtes les choses ont peu changé.

Ainsi lorsque j’ai voulu, en 1995 - avant la loi sur la parité - présenter une liste paritaire dans la ville où j’ai été maire pendant 12 ans, toutes les femmes sollicitées m’ont demandé s’il existait un lieu pour se former. Aucun homme ne m’a posé la question. Ils sont tous compétents. Par nature.

Ménagère ou courtisane.

Il existe bel et bien un cas français. Dès le 19e siècle, en Allemagne, le courant féministe était reconnu comme une dimension du socialisme par Bebel (1840-1913), Marx (1818-1883), Engels, Clara Zetkin et Rosa Luxembourg.

Ce n’était pas le cas en France où Proudhon (1809-1865), leader dominant du socialisme français, considérait qu’il n’y avait que deux rôles pour la femme : ménagère et courtisane, le féminisme étant stigmatisé comme avatar de la bourgeoisie.

Un très grand personnage féminin du mouvement ouvrier, qu’il faudra bien un jour reconnaître, Jeanne Deroin (1805-1894), syndicaliste, plusieurs fois arrêtée, plusieurs fois emprisonnée, rédactrice non reconnue d’une Charte des travailleurs, a tenté de le faire changer de position en défendant le droit au travail des femmes. En vain.

Pour Proudhon, l’atelier était dangereux pour les femmes. À quoi Jeanne répondait « changez l’atelier, n’en chassez pas les femmes ». Les ouvriers d’alors étaient convaincus que les femmes allaient « leur voler leur emploi ».

Mais qui connaît Jeanne Deroin ? Qui connaît ces femmes féministes socialistes, qui ont pourtant bel et bien existé ?

Elles étaient là

Je citerai Olympe de Gouge (1748-1798) qui la première mit le doigt sur la bavure républicaine en publiant « la déclaration des droits des femmes », complément indispensable de « la déclaration des droits de l’homme. » Elle, qui déclarait « les femmes ont le droit de monter à l’échafaud, elles doivent avoir le droit de monter à la tribune » et qui fut guillotinée en 1793. Cette femme dénonçait avec vigueur l’esclavage, la peine de mort, a rédigé de vrais programmes sociaux financés par un impôt sur la fortune, avec 200 ans d’avance. Mirabeau a dit d’elle « nous devons à une ignorante de bien grandes découvertes ». Elle ne savait ni lire ni écrire.

Je citerai Flora Tristan (1813-1844) qui a dénoncé bien avant Marx (1818-1883) les terribles conditions de survie des ouvriers dans les usines anglaises avec ses « promenades dans Londres ». Elle est morte à la tâche en appelant à l’Union les travailleurs et les femmes.

Tout le monde connaît George Sand et Louise Michel, mais on connaît moins Hubertine Auclert.

Je ne vote pas, je ne paie pas

Hubertine Auclert (1848-1914) qui refuse de payer ses impôts tant qu’elle n’a pas le droit de vote, qui réussit à monter à la tribune du Congrès des Socialistes à Marseille en 1879, pour plaider en faveur du droit au travail et du droit de vote des femmes. Elle est ovationnée, on lui confie la présidence du Congrès. Les socialistes ce jour-là se prononcent en faveur des droits politiques des femmes. Promesse sans suite, vite oubliée. Promesse de Congrès. Deux ans plus tard, déçue, elle quitte les socialistes

Femmes, unissez vous

Il faut citer Marguerite Durand (1864-1936) qui tenta en 1900 de suivre l’exemple allemand en réunissant les féministes et les femmes socialistes avec le soutien très dynamique du député socialiste Viviani.

Tentative torpillée par deux femmes socialistes déléguées du Parti Socialiste, gardiennes de la thèse proudhonienne, gardiennes du temple, fidèles auxiliaires, dont Louise Saumoneau pour qui « le féminisme est une affaire de bourgeoises ». La priorité est d’abattre le capitalisme, pense-t-elle. Lorsque le capitalisme aura disparu, la question des femmes aura été réglée dans la foulée.

La question n’est pas prioritaire pour les socialistes français. Mieux, elle n’existe pas.

Le féminisme diabolisé.

Lorsque je suis arrivée au Parti socialiste en 1971, précédée de ma réputation de féministe, engagée avec Marie-Thérèse Eyquem et Colette Audry, deux grands personnages inconnus de nos nouvelles générations, je me suis heurtée à un autre grand personnage, gardien de la ligne de Louise Saumoneau, unique sénatrice, Irma Rappuzi, qui m’a toisée d’un air sévère en me disant : tu sens le soufre.

La Parité sans plus attendre.

C’est pourquoi il a fallu trouver une idée pour dépasser ces blocages, opter pour la méthode des quotas, douloureusement, péniblement, puis avoir recours à la loi sur la Parité, pour faire reculer cette misogynie tenace qui n’a pas désarmé.

Si donc j’avais un vœu à formuler aujourd’hui en cette 100e année du socialisme, c’est que nos dirigeants actuels n’attendent pas cent ans pour rattraper sur ce sujet nos voisins socialistes. Sans plus attendre.

Léon Blum, à deux reprises, en 1920 et en 1946, a reproché aux socialistes d’avoir peur des femmes. Les ouvriers proudhoniens avaient peur que les femmes ne leur volent leur emploi. Aujourd’hui nos élus ont peur que les femmes ne leur volent leurs circonscriptions. Je leur dis : « N’ayez pas peur. Nous ne voulons pas prendre vos places. Nous voulons simplement la nôtre. A Parité. C’est la démocratie ».

Yvette Roudy - Paris le 23 Avril 05



30 mai 2005



 



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