Essai d’explication de la violence masculine à l’égard des femmes

Par Ursula Müller et Angela Minssen

 

Les 7 et 8 octobre 1999, le Conseil de l’Europe a organisé un séminaire sur le thème : « Les hommes et la violence à l’égard des femmes ». Les Actes de ce séminaire, publiés en avril 2000, constituent un dossier important dont Sisyphe vous propose aujourd’hui l’un des textes. Cet article fait une revue critique des théories qui ont tenté d’expliquer la violence masculine à l’égard des femmes. Elles notent que la plupart désignent les femmes (les mères, mais pas exclusivement) comme responsables de la violence masculine. Les chercheuses concluent : « Nous affirmons personnellement que le fait de répartir les responsabilités en fonction du sexe, conformément au schéma traditionnel, est en soi porteur d’une violence extrême ».

Je propose, dans le présent document, une vision partielle de l’analyse secondaire et complémentaire que j’ai effectuée avec Angela Minssen[1]. Notre collaboration - Angela Minssen étant psychanalyste et moi-même sociologue - nous a conduites à étudier un nombre important de documents et d’essais, très différents les uns des autres étant donné nos spécialités respectives ; mais, de manière assez surprenante, nous sommes parvenues à des thèses plus proches que prévu pour expliquer l’inclination masculine à la violence à l’égard des femmes.

1. Continuité et changement

En étudiant la violence des hommes à l’égard de femmes qu’ils connaissent (Hearn, 1998), tel que ce phénomène se présente aujourd’hui, nous constatons une double réalité : si, d’une part, les changements sont spectaculaires sur le plan politique (et cette conférence en est une illustration très notable), nous constatons aussi, d’autre part, une très lourde continuité en ce qui concerne l’orientation générale des thèses élaborées sur le sujet. Les grandes avancées effectuées en termes d’élimination des tabous, dans le débat public sur la tendance des hommes à commettre des actes violents à l’égard des femmes, et à divers niveaux politiques, se heurtent à des schémas d’argumentation inchangés au sujet des causes du phénomène - et nous en sommes plutôt choquées. Sur le sujet de cette « inclination masculine », théorie et pratique semblent totalement s’éloigner l’une de l’autre et suivre chacune une évolution autonome. À l’heure actuelle, les points de vue théorique et pratique ne se rejoignent que sur quelques éléments - cette relation pouvant être très négative dans certains cas, comme je m’efforcerai de le démontrer à la fin de cette étude.

Lors de l’analyse de la littérature concernée, nous avons d’abord été surprises, puis franchement irritées, de constater à quel point cette violence masculine était totalement considérée comme la responsabilité des mères ou des femmes en général. C’est là un point sur lequel la nouvelle « littérature sur les comportements masculins » et la psychanalyse traditionnelle sont curieusement d’accord.

Les thèses psychogénétiques et sociogénétiques avancent l’idée - que nous considérons comme problématique - que l’on peut autoriser les hommes à se présenter comme des victimes plutôt que comme des agresseurs. Il s’agit, sur le plan social, de faire des hommes des prisonniers de leur « rôle masculin » ; et, en termes de psychologie individuelle, ils apparaîtront comme les victimes de mères d’un autre âge mais en tout cas dominatrices.

D’après cette thèse de « victimisation » développée sur le plan sociologique, le « rôle de l’homme » est en train de changer du fait de la modernisation progressive de nos sociétés. La fonction masculine traditionnelle est aujourd’hui dépassée, sans que rien d’aussi fort ou rassurant ne vienne s’y substituer. Une partie de la littérature existant dans ce domaine désigne explicitement ou implicitement un « coupable » - à savoir l’émancipation des femmes, qui a provoqué ces nouvelles incertitudes masculines. Du fait que la femme a abandonné la position qu’on lui avait traditionnellement assignée, l’homme a perdu ses repères. Dès lors, la violence masculine apparaît comme une conséquence certes regrettable, mais compréhensible, de cette « crise ».

Sur le plan psychologique, le statut de « victime » de l’homme se rattache à une « tradition » déjà plus ancienne. Le jeune garçon ou le jeune homme lié à sa mère dans un état de « symbiose » n’a qu’un moyen d’échapper à cet « étouffement » : c’est de se dissocier de tout ce qui fait le « féminin » ; et la manière la plus constante et la plus sûre d’y parvenir est de dévaloriser la femme. Dans ce contexte, la misogynie en tant que condition préalable à la violence masculine à l’égard des femmes est la résultante obligée de cet amour maternel exclusif que la société exige et conforte tour à tour - comme un élément souhaitable.

2. Le modèle bourgeois des caractéristiques de chaque sexe, et son incidence sur les relations actuelles entre les hommes et les femmes.

L’une des idées majeures qui sous-tend la présente étude, sur le plan sociologique, est celle de la privatisation des problèmes sociaux au détriment des femmes. Pour en parler, la théorie féministe a longtemps eu recours à la notion de division du travail « selon des critères de sexe » ou « selon une hiérarchie liée aux deux sexes ». Comme l’ont montré Karin Hausen et d’autres auteurs, à la séparation entre travaux ménagers d’une part, et vie active de l’homme, d’autre part - principe qui s’est affirmé au cours du XIXe siècle - correspondait, sur le plan socioculturel, une polarisation culturelle et affective des « caractéristiques de chaque sexe » séparant les « qualités, capacités et traits aussi bien émotionnels que psychosexuels de chacun d’entre eux » (Hausen, 1978), sur la base de la complémentarité. Cette vision bourgeoise fait des hommes et des femmes deux pôles totalement opposés, n’ayant quasiment rien de commun. Ils diffèrent non seulement sur le plan des travaux qu’ils peuvent accomplir, mais aussi dans la substance même - intellectuelle, affective et autre - de leur « être profond ». Nul n’est censé être à la fois masculin et féminin. Le modèle bourgeois fondamental des relations entre les deux sexes est celui de la rencontre de deux êtres « incomplets », ne pouvant atteindre la « complétude » que grâce à son « contraire ». La dépendance réciproque inhérente à ce modèle débouche de facto sur la domination masculine (2).

Si l’on choisit l’analyse psychogénétique, ce modèle n’autorise à chacun qu’une identification avec son propre sexe. Les filles ne peuvent s’identifier à leur père - ni les garçons à leur mère. De même qu’une approche sociogénétique n’envisage en aucun cas des êtres dotés de traits de caractères à la fois masculins et féminins, le point de vue psychogénétique fait apparaître toute ambivalence de ce type comme dérangeante et comme une situation à éviter à tout prix. Cette attitude entraîne la recherche d’une position de contrôle très forte vis-à-vis du milieu ambiant et des exigences ou des incertitudes pouvant y être liées.

En ce qui concerne la « masculinité », ce modèle traditionnel associe toute perte du caractère viril à une régression psychologique vers ce que nous appelions plus haut la « symbiose » avec la mère. Cela revient à une peur de perdre son attribution sexuelle. De la même manière, dans le cadre d’une étude plutôt sociogénétique, l’homme craint qu’en ne « contrôlant » pas la femme, il ne perde son statut social. Dans le cadre de l’approche traditionnelle des deux sexes, la règle générale est d’exiger de l’homme qu’il se dissocie de la femme - laquelle se définit comme son « opposé » - et qu’il maîtrise en permanence ce « cloisonnement » fondé sur des catégorisations bien précises.

Du fait que, dans la réalité, elle ne cadre pas avec ce schéma, la femme constitue pour l’homme une menace permanente et fait naître en lui des peurs contre lesquelles il doit constamment lutter. En somme, ce type d’attitude vis-à-vis de la femme se caractérise par une peur latente, qui place l’homme - dans son propre regard - en position d’infériorité. Et, dans une large mesure - sinon totalement - cette position psychologique vient contredire l’image sociale du pouvoir masculin.

3. L’ambivalence des sexes et la perte de contrôle, chez les hommes

Dans nos sociétés modernes, l’homme fait de plus en plus l’expérience de l’ambivalence (cf. notamment la notion de « vertige sexué », définie par Connell en 1995, et les premiers signes empiriques de cette situation notés, chez les hommes allemands, par Metz-Goeckel et Mueller, en 1986). Toutefois, l’homme est, en l’occurrence, relativement retardataire par rapport à la femme, qui a commencé, dès la fin du XIXe siècle, à s’exprimer sur ce qui lui apparaissait comme un fossé entre la norme sociale et les exigences réelles de la personne, et a continué à le faire avec insistance dans le cadre des nouveaux mouvements féministes - à partir des années soixantes.

L’homme ressent l’ambivalence d’une façon différente de la femme. Pour lui, ce n’est pas - semble-t-il - un prolongement ou un développement de sa position, mais plutôt une menace. Ce sentiment fait que l’homme est porté à souhaiter le retour à la situation de « jadis » - à une époque où l’homme était bien l’homme, et où la femme savait rester à sa place.

Aujourd’hui, l’homme est placé, fondamentalement, devant deux manières possibles de réagir au fait que la femme assume positivement son ambivalence personnelle - qui se traduit par l’acquisition de nouveaux droits ou le renforcement de droits existants, par le bouleversement des structures fondamentales du patriarcat, par le développement de la représentation sociosymbolique du « féminin », par une politisation de l’inégalité entre les sexes dans nos sociétés, etc. La première réaction masculine est de reconnaître - volontiers ou de mauvais gré - que cette situation nouvelle constitue un potentiel, et de s’engager - timidement ou de manière très franche et très enthousiaste - dans une tentative d’exploitation de ce potentiel à son profit. La seconde réaction possible est de se laisser envahir par la sensation du danger et de rejeter ce nouveau potentiel en s’investissant dans un processus destructif de dépréciation de la femme. La majorité des hommes se situent probablement sur une ligne médiane entre ces deux attitudes ; il se peut aussi que la plupart d’entre eux s’accommodent de la perspective d’un processus évolutif. Nous allons tenter de l’illustrer ici (3).

La génération des hommes de 35 à 55 ans, qui a réussi sur le plan professionnel, s’est peut-être - à l’origine - félicité de l’émancipation des femmes, en grande partie du fait que ce phénomène les soulageait d’un ensemble de tensions lié à une masculinité « incertaine ». Mais, en raison même de leur réussite sociale et du temps croissant absorbé par l’activité professionnelle, les hommes n’ont pas, parallèlement, fait les progrès psychologiques qui leur auraient permis de prendre conscience des problèmes liés à chacun des sexes et des questions de parité ; bien au contraire, on assiste à un renforcement de la position masculine traditionnelle et à une volonté, chez les hommes, de rejeter l’exigence constante de modification de la masculinité - que ce soit individuellement ou collectivement. Les hommes parvenus à une position de pouvoir semblent ne plus être capables d’accepter l’« ambivalence », et bon nombre d’entre eux ne souhaitent plus coopérer avec les femmes qui revendiquent la parité.

L’idée masculine (qui peut prendre des formes diverses), selon laquelle les femmes sont moins à même que les hommes d’assumer une responsabilité publique (héritage de la philosophie politique bourgeoise), cache en réalité une crainte - celle de voir les femmes faire aussi bien sinon mieux que les hommes. D’où la nécessité de dévaloriser les femmes, en les affublant d’un caractère irrationnel. Et l’on rejoint là l’autre facette de ce rejet des femmes pour des postes publics, à savoir la peur de l’homme de perdre sa position dominante (cf. ci-dessus).

Et, même si une femme accède à un poste de responsabilité, on entretient l’illusion que sa réussite est due uniquement à l’aide « invisible » d’hommes de pouvoir qui lui auraient transmis un peu de leur « puissance ». Cette attitude permet à l’homme haut placé de garder son emprise sur l’« objet de sa domination » et de préserver l’illusion de cette domination. Lorsqu’il n’est plus possible de maintenir cette fiction en l’état, l’homme tente de « détruire » l’« objet » par une agression en force. En revanche, une autre manière de surmonter ce « danger » de la « femme de pouvoir » serait de renoncer à la domination et de reconnaître enfin la femme dans sa position. Mais beaucoup d’hommes ne peuvent encore se résoudre à cette idée. Ce serait une façon d’agréer à ce que l’écrivain Virginia Woolf a formulé il y a déjà longtemps : la femme ne peut se refléter dans l’homme. Il semble qu’à ce jour, très peu de femmes aient réussi à acquérir cette position privilégiée.

Dans le cadre de la présente étude, nous avons été très surprises de voir que la majorité de la littérature très diverse consultée sur le sujet reflétait le modèle que nous avons tenté de décrire ci-dessus, à grands traits. On ne trouve que quelques axes de réflexion qui dépassent ce schéma - dans la psychanalyse, dans la littérature concernant les « nouveaux comportements masculins », dans la critique et le développement de l’analyse féministe, dans la littérature sociologique et éducative au sujet de la masculinité, etc. (4). L’idée qu’il puisse exister des hommes se sentant à l’aise dans leur position masculine et nullement menacés par le « pouvoir féminin » n’est pas encore très répandue (5), comme s’efforcent de le montrer les chapitres suivants (...).

(...)

D’un point de vue sociologique, les travaux exposés plus haut indiquent qu’il existe un seul axe de culpabilisation : celui qui consiste à attribuer la responsabilité des comportements intimes de l’homme aux femmes en général - et en particulier (mais non pas uniquement) aux mères. Il semble que cette démarche ne retienne pas encore toute l’attention dans le cadre des « messages subliminaux » ; l’un de ces messages consiste à dire que non seulement les garçons ou les hommes sont plus importants (comme l’ont fait observer certains chercheurs féministes tels que Dale Spender et bon nombre d’autres essayistes), mais qu’en outre, les jeunes filles et les femmes sont responsables du comportement des jeunes garçons et des hommes. Cela ressort notamment de certaines études allemandes sur les conceptions professionnelles personnelles d’enseignants masculins et féminins (...).

Cela montre bien qu’à la division traditionnelle du travail correspond une répartition inégalitaire des structures affectives et des responsabilités morales. Nous affirmons personnellement que le fait de répartir les responsabilités en fonction du sexe, conformément au schéma traditionnel, est en soi porteur d’une violence extrême. Cela, en effet, crée des inégalités à grande échelle (...).

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Essai d’explication de la violence masculine

Font : Sisyphe.org

Notes

1. Angela Minssen/Ursula Mueller, « Attraktion und Gewalt » (« Attirance et violence. Explication psychogénétique et sociogénétique de la violence des hommes à l’égard des femmes » - disponible prochainement).

2. C’est là, évidemment, le « raccourci » d’une idéologie fort complexe ; ce schéma de « complémentarité » (à différencier de la notion de « réciprocité ») de l’homme et de la femme existait, certes, avant l’essor de la bourgeoisie ; mais il a changé de nature au XIXe siècle et s’est consolidé en une véritable « théorie des deux sexes différenciés », légitimant alors la division du travail, l’exclusion des femmes de la sphère éducative, du pouvoir et de la politique, etc. Dans les contextes de la philosophie politique et de la philosophie des sciences, cette « caractérologie sexuée » a été utilisée pour prouver l’incapacité des femmes à réussir dans les domaines précités et légitimer l’idée que le genre masculin recouvrait, à cet égard, la totalité de l’être humain. Cf. notamment l’étude de Benhabib sur Hegel, les femmes et l’ironie.

3. Personnellement, nous pensons à certains membres de la nouvelle coalition gouvernementale « rose-verte », en Allemagne ; mais il ne s’agit pas d’un phénomène spécifiquement allemand.

4. Parmi les quelques auteurs qui dépassent le modèle traditionnel figurent Jessica Benjamin, Carol Hagemann-White, Margrit Brückner, Eva Paluda-Korte, Edda Uhlmann, Ruth Großmaß, Bob Connell, les participants au présent séminaire (naturellement !) et nous-mêmes. On trouvera également une certaine forme de dépassement de la polarisation sexuée traditionnelle chez Irene Faust et Christa Rohde-Dachser (bien que cette dernière fasse également siennes certaines définitions conventionnelles). 5. Dès lors, la question « subsidiaire » est de savoir dans quelles conditions des hommes « plus généreux » peuvent apparaître - des hommes qui ne « s’effondreront » pas dès qu’ils auront concédé une partie de leur pouvoir et ne se sentiront pas menacés par des femmes détentrices d’un pouvoir égal ou briguant publiquement celui-ci. Nous ne pouvons développer cet aspect ici, mais le gardons en réserve en tant que point critique et y reviendrons dans le cadre de nos conclusions.



5 décembre 2004



Forum

  • > Essai d’explication de la violence masculine à l’égard des femmes
    4 janvier 2006, par jean-francis ekoungoun (doctorant ès lettres

    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article. J’aimerais savoir plus sur le concept de SOCIOGENETIQUE

    Merci d’avance



 



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