Musulmanes et modernes : Voile et civilisation en Turquie


 

Nilüfer Göle, Editions La Découverte, Paris,1993

Il a semblé intéressant, dans le débat actuel sur l’entrée de la Turquie dans la communauté européenne, d’étudier la place de la femme dans la société turque. Le livre écrit par la sociologue turque Nilüfer Göle a le mérite d’être très bien documenté, de décrire précisément les diverses tendances de la Turquie, entre modernisme et islamisme, et d’admettre qu’une solution d’équilibre n’est pas encore prête d’être trouvée...

Si de nombreuses citadines ont fait des études et vivent à l’occidentale - ou plutôt selon un modèle américain et consumériste, un certain nombre de jeunes femmes militent, de leur plein gré, sous la bannière de l’islam. Il m’a semblé que les arguments défendus par ces jeunes femmes islamistes rendent caducs les discours tenus par les féministes occidentales pour une entrée de la Turquie dans l’Europe : en effet, une partie non négligeable des futures élites féminines turques n’a pas envie d’être « occidentalisée » et défend une autre conception de la femme. Devons-nous ignorer leur existence, les considérer comme « rétrogrades » ou comme négligeables ? Rien de moins sûr...

En revanche, nous devons être plus que vigilants vis-à-vis de toutes formes d’entrisme, dont le meilleur relais reste les diverses émanations de la « mauvaise conscience ». De plus, pour aller au-delà des comportements consuméristes et hyper-individualistes qui sont aujourd’hui les plus visibles, il devient plus que nécessaire de redéfinir une esthétique et une éthique féminines euro-françaises.

La première partie de l’ouvrage est un historique de la question féminine en Turquie et des relations entre statut de la femme et évolution politique ; la seconde partie, une étude de terrain auprès de jeunes femmes islamistes voilées, met en perspective les différentes théories et le vécu. Il est aussi intéressant de constater comment cette universitaire renvoie les idéologies dos à dos au nom d’un certain pragmatisme présenté comme une « qualité féminine ». Sociologue, Nilüfer Göle enseigne à l’université du Bogaziçi à Istanbul, après avoir été chercheur au CADIS (centre d’analyse et d’intervention sociologique) sous la direction d’Alain Touraine.

Cette réflexion peut alimenter le débat sur les questions suivantes :

-  comment s’est répandue en Orient cette image de l’Occident ? (raisons historiques, idéologiques, influence européenne, puis américaine...)

-  comment les élites islamistes turques vont interpréter et, le cas échéant, tenter de modifier les lois et les conceptions européennes ?

-  quels seront les arguments les plus efficaces à leur opposer ?

-  dans quelle mesure la femme turque immigrée, coupée de ses racines le plus souvent anatoliennes et rurales, va chercher à reproduire un modèle (et lequel ?) ou à prendre ses distances vis-à-vis de l’islam ?

mais aussi :

-  quelle est notre propre conception de la modernité ?

-  et, pourquoi pas, en quoi cette conception de la femme peut permettre à la femme européenne de formuler autrement ses fondamentaux et de dépasser le féminisme revendicatif de la gauche ?

Vous trouverez ici la table des matières de son livre, avec des citations précises, qui seront autant d’arguments de choc, et quelques commentaires.

Introduction

L’Orient et l’Occident

« Symbole de l’opposition apparemment irréductible entre l’islam et la modernité, la place de la femme dans la société apparaît comme un sujet d’affrontement politique entre deux choix de société, de civilisation. » (p.8) Etudier le dilemme Orient / Occident demande de prendre en compte deux définitions de la civilisation : morale et matérielle.

1 - La femme, pierre de touche de l’occidentalisation

« Pour les occidentalistes, « l’égalité des sexes » et donc l’émancipation de la femme et leur entrée dans la vie publique sont une nécessité du progrès social ; pour les islamistes, la sortie des femmes de l’espace privé, de l’intime (mahrem), ne peut entraîner que la désintégration morale. L’opposition semble irréductible entre ces deux courants. » (p 14) « L’expérience turque est sans égale dans la mesure où elle nous permet de nous interroger sur l’existence d’un point de convergence entre la modernité fondée sur le droit et la liberté, et les valeurs islamiques. » (p. 9)

La conscience du progrès et la femme musulmane Au début du XXe siècle, avant la 2ème Constitution de 1908, deux projets politiques discutent de l’impact de l’Occident dans la modernisation de la société ottomane : - les réformistes veulent changer la tradition pour l’adapter au monde moderne ; condition préalable : éducation et liberté de la femme ; appel aux valeurs universalistes.

et les traditionalistes, qui veulent conserver l’héritage culturel et moral du passé, limiter l’influence de la civilisation occidentale à ses aspectes techniques et matériels ; conserver la charia, « en harmonie avec la loi naturelle » (Mahmut Esat) Dans le même temps, chacun interprète le Coran selon ses intentions et y cherche les justifications de ses théories. L’objet de la controverse reste l’interdit religieux porté sur la femme (confinée dans l’espace du mahrem) et les limites de la mixité ; « la différence essentielle entre les mondes oriental et occidental tient à l’organisation des sphères sociales entre le privé et le public. » (p. 22)

Egalité occidentaliste, morale islamiste et tradition turquiste

La période 1908 - 1919 voit une effervescence des idéologies, avec trois courants de pensée - islamiste, occidentaliste et turquiste - dont le point de divergence majeur est le positionnement par rapport aux droits des femmes.

La femme, un être humain

Pour le courant occidentaliste, rationaliste et positiviste, la « civilisation » va de pair avec la morale humanitaire et les droits de l’homme, donc de la femme. Le voile est le symbole de la femme considérée comme « femelle » (faite soit pour enfanter, soit pour assouvir les pulsions masculines) et non comme individu. Thèmes liés : le progrès social, la conception moderne de la famille. D’où l’importance accordée à l’éducation des femmes et une invite à participer à la vie sociale.

Se voiler contre la volupté

Les islamistes traditionalistes s’opposent à toute libéralisation, opposent « l’islam vertueux » à l’« Occident décadent » et veulent conserver la charia. L’islam est alors la religion officielle de l’Etat ottoman. Preuve est faite que « la différence la plus profonde entre la civilisation occidentale et l’islam oriental prend forme autour du problème de la femme. Le corps de la femme, l’invisibilité de la femme délimitent la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, l’intime et le public (mahrem / namahrem) » (p. 32)

La femme turque idéale

Le courant turquiste, lui, cherche à élaborer la synthèse : « turquifier, islamiser, moderniser ». Comment enraciner le projet de modernisation dans la tradition nationale ? Ziya Gölkalp, un adepte de Dürkheim, reprenant la différence entre culture et civilisation, cherche des arguments du côté du passé pré-islamiste, dont la cellule familiale était égalitaire, ce qui justifierait les aspirations égalitaires des femmes ottomanes.

Visibilité, émancipation

Dès les années 1917-1920, avec le mouvement Jeune-Turc, la femme turque participe de plus en plus à la vie publique ; les cours à l’université sont mixtes, les femmes s’organisent sur le plan juridique (notamment sur le droit au travail), mais la mixité reste très limitée.

Le voile et la modernité

« L’occidentalisation, en redistribuant les espaces propres aux hommes et aux femmes et en définissant leurs relations, provoque la désagrégation du tissu social défini par les traditions islamiques. » (p 40) « Le réseau des relations islamiques fondé sur l’interdit pesant sur le privé (mahrem) et la hiérarchie s’est effondré face aux principes de liberté et d’égalité du modèle occidental. » A ce détail près que, « plus que d’égalité même, la démocratie se nourrit de « la passion de l’égalité  », de l’idéologie égalitaire. » (p 42).

D’autre part, l’auteur reprend les analyses de Michel Foucault, pour qui la civilisation occidentale contemporaine est fondée sur « l’aveu », en public, des moindres détails de la vie privée, alors que l’islam se fonde sur les interdits, sur le secret et le non-dit. « La morale sociale est fondée sur le contrôle exercé sur la sexualité de la femme. » (p 44) Se voiler est donc une nécessité sociale. En effet, la sexualité de l’homme arabe est vécue sur un mode obsessionnel. Les modernistes turques idéalisent le modèle occidental. En retour, le « snob a la franga », cosmopolite et superficiel, est la cible de moqueries, voire un « monstre social ».

2 - Le kémalisme, un projet de civilisation

« Le kémalisme, qui va « réaliser le passage d’un empire islamique à un Etat-nation laïque, est cependant bien plus qu’une transformation de la structure de l’Etat ; c’est l’expression la plus consciente du changement de civilisation qui a pénétré la vie familiale quotidienne. » (p 51) Citant Norbert Elias (La Civilisation des moeurs, 1973), l’auteur précise : « Le concept de « civilisation » résume, face à des sociétés « primitives » mais contemporaines, ce qui fait la fierté de l’Occident, rend unique son expérience, met en évidence sa spécificité : sa technologie, ses règles de savoir-vivre, sa connaissance scientifique, sa vision du monde [ ...°] [Ce concept] définit la supériorité du monde occidental et confère à son modèle culturel une dimension universelle. »

Elle reprend les notions de « civilisation » (plutôt française et anglaise) et de « culture » (plutôt allemande). « Le mouvement kémaliste se réfère à la fois à la notion de civilisation à la française et à celle de culture nationale. » (p 55) « Il est tout à la fois élitisme bureaucratique et populisme anatolien. »(p 59) Cette idéologie officielle de la République turque va toucher le peuple turc dans tous les détails de la vie quotidienne, de la tête aux pieds. Ce sera la « réforme du chapeau » : les hommes portant faux col et chapeau, les femmes, le corset.... D’un autre côté, la révolution kémaliste va se nourrir de discours populistes, notamment en sublimant les particularismes de la culture nationale, celle de l’Anatolie.

D’où une situation assez conflictuelle : « comment concilier l’idéologie nationaliste et le projet de civilisation dont le but est de se débarrasser des traditions a la turca ? » ... en se débarrassant de tout ce qui est « ottoman » pour revenir à l’âge d’or imaginaire d’une culture turque anté-islamique. La défense de la culture et de l’identité spécifiques turques s’incarnent, de nos jours encore, dans les mouvements islamistes et les idéologies nationalistes de droite. (voir p 60)

La femme « à la turca » et « à la franga » Face à la « femme ottomane, coquette, étrangère à son peuple », et à la « femme musulmane traditionnelle, étrangère à la modernité », le kémalisme va promouvoir la « femme anatolienne », laïque, certes, mais avant tout paysanne dure au mal et mère modèle. Le modèle occidental ne touche que les élites, et d’une façon caricaturale, qui consiste à imiter la bourgeoisie européenne des années 30. Nouvelle esthétique européenne, rôle de la mode, des contraintes sociales, etc : les critiques en seront aisées. Les métiers ouverts aux femmes sont dans le prolongement de leur rôle de mère : institutrices, infirmières, etc.

Le féminisme kémaliste : visibilité publique et imaginaire égalitaire

« Le kémalisme est peut-être le seul exemple d’une mutation de civilisation entreprise par la volonté de l’Etat. [...] Il prend pour cible la différence la plus irréductible entre l’Orient islamique et l’Occident moderne. La visibilité des femmes rendra public le changement de civilisation. » (p 73) « Le kémalisme encourage la visibilité des femmes, qu’elle soit physique (par le rejet du voile), urbaine et politique (par la mixité) ou en tant que citoyenne (par l’acquisition de droits politiques égaux), il la légalise et lui assure des assises juridiques. » (p 74)

Le Code civil, vecteur de sécularisation Malgré de nombreuses réformes dans le droit (commercial...), l’institution de la famille était toujours soumise à la réglementation religieuse de la charia ; les lois concernant la famille ou l’héritage, c’est-à-dire la personne privée, étaient toujours sous le contrôle du droit islamique. En 1926, le Code civil, calqué sur le Code suisse, est adopté par la Grande Assemblée nationale turque. L’opposition persiste à voir un décalage entre les nouvelles lois et les us et coutumes nationaux, alors que, pour les kémalistes, le but de ce code est justement de proposer « une nouvelle structure familiale conforme aux principes de la modernité. » (p 78) « La greffe d’égalité, voulue par le Code civil au sujet des relations entre les sexes, témoigne de l’impact de la civilisation occidentale sur l’imaginaire social turc. » (p 79)

Les pères kémalistes et leurs filles modernes Pour l’auteur, il a existé, durant la période kémaliste, un « contrat implicite » entre les pères kémalistes et leurs filles : droit à l’éducation, libre circulation dans l’espace urbain, présence croissante dans la vie politique (droit de vote et droit d’être élue accordés dès 1934), droit d’exercer un métier...

Emancipation et féminité

Cet itinéraire de socialisation de la femme reste tracé par les hommes, sous leur contrôle, et dans la mesure où les femmes refoulent leur identité individuelle et sexuelle. « Les femmes sont obligées de prouver qu’elles sont vertueuses, inaccessibles, c’est-à-dire qu’elles ne menacent pas la morale sociale. » (p 82) « Aujourd’hui encore, on s’adresse couramment à une femme en l’appelant « soeur, soeur aînée, mère, tante, payse », ce qui, en supposant des relations fictives de parenté, interdit toute relation avec elles. » (p 82)

Le féminisme contemporain

Curieusement, l’auteur fait un parallèle entre la morale islamique et l’idéologie de gauche, pour qui la femme est une « camarade », « à la sexualité et à l’individualité refoulées ». Après 1980, on assiste à un déplacement des revendications d’égalité de l’espace public vers l’espace privé. Le féminisme individualiste va dire « moi d’abord » et non plus « au nom des autres femmes » ou « au nom de la nation ». Pour l’auteur, alors que la femme turque, dans les années 80, apparaît en tant qu’acteur social, le « mouvement des femmes islamistes en turban », sous l’influence de la révolution iranienne, va gravement menacer ces acquisitions. (p 86)

3 - Le voile, symbole de l’islamisation L’auteur analyse précisément les conséquences de la révolution iranienne.

« La révolution islamique mettant en scène le corps voilé de la femme, sa différence la plus irréductible avec le monde occidental, en a fait le symbole politique de sa révolte contre le monde occidental. » (p 87) « L’apparition publique et politique du corps de la femme en tchador noir est l’indice le plus agressif de la conception islamique de la civilisation,[...] l’étendard le plus évident d’une révolution [...] qui se définira par et contre les femmes. » (p 88)

« Cette alliance entre le traditionalisme et le militantisme [...] met mal à l’aise l’opinion turque qui fait sienne les acquis modernistes. » « L’opinion publique, totalement divisée et même polarisée, a pendant dix ans discuté de l’interdiction du port du turban », finalement levée en 1991 (p 89), provoquant une polarisation entre les partisans de la laïcité et ceux de la charia. Entre le port du short (pour une fête du sport) et celui du turban, c’est toujours le corps de la femme qui met en scène les choix de société. (p 91) L’auteur présente ensuite ses propres travaux de recherche sur le mouvement des femmes islamistes, « selon la méthode de « l’intervention sociologique » développée par Alain Touraine. Au-delà de l’approche théologique ou politique, il s’agit, en partant du mouvement des femmes en turban, de tenter de décoder le système symbolique et les significations du mouvement islamique et des rapports entre les sexes et le politique. Enquête menée en 1987 auprès d’une dizaine de femmes voilées, représentant les diverses tendances du mouvement islamiste, et de quelques invités -un collaborateur d’une revue, un candidat du parti de la Prospérité et sa femme voilée, et une féministe.

Du traditionalisme au radicalisme

Les étudiantes voilées sont issues de familles modestes anatoliennes vivant l’islam de manière traditionnelle (c’est-à-dire assez superficielle). Le fait de se voiler a été critiqué par leur famille. « Elles font partie de ce courant radical qui tente de créer un nouveau système alternatif entre la critique du traditionalisme musulman et celle du modernisme occidental. Le voile de la femme musulmane citadine faisant des études symbolise cet islam radical. » (p 99) « Ces femmes voilées ne sont pas apparues dans des poches archaïques, dominées par la tradition et à l’écart de la modernisation, mais tout au contraire dans les espaces urbains, dans les universités où s’élaborent les valeurs modernes. » (p 100)

La sexualité voilée

Paroles d’étudiantes turques :

« Une femme musulmane qui a choisi le voile a choisi la vertu. »
« Il faut se voiler pour ne pas attirer les regards des hommes. »
« Il faut cacher la beauté pour ne pas créer le désordre social. »

Le musulman éclairé

Pour la plupart des Turcs, « une femme instruite voilée est un paradoxe. » (p 106). « Les jeunes filles islamistes [...] bouleversent ces catégories, puisque l’islam qui représente la part obscure de l’histoire de la modernité turque constitue la nouvelle et agressive identité de groupes s’élevant dans la hiérarchie sociale grâce à l’éducation. » (p 107). L’image de cette femme musulmane instruite et militante constitue bien un défi lancé aux élites occidentalisées.

L’espace public, interdit et désiré

Des études, oui, mais qu’en est-il d’une carrière professionnelle ? Ces étudiantes critiquent le modèle de la femme occidentale individualiste, mais souvent exploitée. Elles voient leur avenir soit au service de leur famille, soit au service des femmes et des enfants (comme médecin, institutrice, etc), en tout cas, pour communiquer le message de l’islam.

L’utopie islamiste : l’âge d’or

Le mythe de la période de fondation de l’islam se charge d’une fonction utopique. Tout ce qui ne correspond pas à leur discours politique actuel proviendrait d’interprétations erronées du Coran... De quel héritage culturel se réclamer pour justifier le présent ? Se prévaloir d’un « âge d’or », d’une utopie, permet de nourrir la dimension d’idéal du mouvement. Mais comment cette utopie se traduit-elle dans l’action et les rapports sociaux du présent ?

L’islam culturel et l’islam politique

Qu’il s’agisse de réislamiser la société « par le haut », caractéristique de l’islamisme révolutionnaire (1970 - 1980 selon modèle iranien), ou de la réislamiser « par le bas », projet de l’islamisme culturel (années 80) qui privilégie la religion et la personne, ces deux tendances proposent une identité nouvelle de la femme. Le courant politique met en valeur ou la « combattante » (voir les tchadors armés de kalachnikovs), ou la mère de famille.

La pratique sociale

Les stratégies personnelles

Qu’en est-il dans la réalité ? Faire des études permet de ne pas se limiter à un avenir de mère au foyer, d’envisager de se rendre utile à la société par sa activité professionnelle : les étudiantes réussissent ainsi à élaborer une stratégie personnelle, qui, dans la pratique, va rendre plus difficile le discours islamiste.

Les conflits des sexes

Quelques pages sont consacrées au discours d’un responsable révolutionnaire, pour qui tous les conflits seront résolus dans la future société islamique idéale ; discours auquel répond son épouse, militante voilée, qui fait part, en attendant le grand soir, de son expérience quotidienne et concrète : comment participer effectivement à la vie sociale avec trois enfants à la maison ? Conclusion de l’auteur : « Le féminisme occupe une place si importante dans la formation de l’identité des femmes islamistes qu’il est susceptible d’expliquer le malaise de l’homme. »

Le féminisme

Il est à noter que les femmes islamistes elles-mêmes développent, dès les années 1985-90, des revendications féministes : l’oppression dont sont victimes les femmes n’a rien à voir avec la révolution, ni avec l’islam, mais avec « les intérêts vitaux de l’homme musulman », son besoin d’hégémonie.

La personnalité, non la féminité

« Par le biais de la politique islamiste, les femmes acquièrent une identité collective et une conscience commune, et ainsi elles se donnent du pouvoir. [...] Ces femmes défendent une identité et une individualité de femme, indépendante de l’homme et de l’enfant, et demandent à avoir elles aussi une « vie privée » personnelle. » (p 147)

D’où ce qui peut sembler paradoxal : « Le voile, qui exprime la soumission à Dieu, renforce la transformation de leur monde intérieur. Paradoxalement, c’est l’islam, religion communautaire, qui sert d’appui à ce changement d’identité commencé à partir de la vie spirituelle individuelle. [...] [Le voile] les protège de la « modernité » et symbolise leur fidélité à l’islam. Il dissimule leur sortie dans le monde extérieur, car il rappelle qu’une femme voilée appartient au monde du privé et qu’elle reste à l’intérieur même quand elle sort. Les femmes voilées entrent dans la vie publique avec pour devise « la personnalité, non la féminité ». [...] En mettant en avant le corps « sacré » face au corps « esthétique », elle renforce une fois de plus son altérité devant le modernisme occidental.

Conclusion : La part de l’obscur de la modernité

« La modernisation turque ne s’est pas effectuée à partir de la force créative et entreprenante de la société civile, qui aurait elle-même été édifiée sur la base de la différenciation et du pluralisme. C’est au contraire un projet de civilisation qui a oeuvré à l’encontre de la mémoire, du tissu social, des appartenances et des valeurs traditionnelles.

L’islam populaire, étranger aux valeurs nationalistes et positivistes, a été repoussé hors de l’histoire par ce projet de modernisation des élites. [...] Le mouvement islamiste recrée collectivement l’identité musulmane effacée des mémoires par le modernisme et la fait réapparaître en tant qu’acteur social. [...] Avec le mouvement islamiste radical, un nouveau visage de musulman urbain et instruit a commencé à se dessiner. [...]

Les intellectuels islamistes, en brisant l’assimilation entre personne « cultivée » et personne «  »civilisée » (occidentalisée), ont changé la définition du sujet historique. (p 153 - 154)

Suivent quelques pages sur les différences entre Occident (ou plutôt une vision réductrice de l’Occident) et monde musulman en ce qui concerne le rôle du vêtement, la conscience du corps, les conceptions des différents âges de la vie, etc.

Identité islamiste et participation sociale Mais l’Occident n’est plus ce qu’il était : l’universalisme et l’uniformisation cèdent du terrain devant la défense des identités particulières. « Les identités particulières, les expériences locales, les cultures endogènes se réunifient, par ailleurs, par le biais de la communication mondiale. » (p 160) Le risque étant le retour à un conservatisme ou à un « néo-traditionalisme »...

Si le voile de la femme est le drapeau de l’islam politique et de l’organisation islamique fondée sur la séparation des sexes, il n’en reste pas moins que les femmes, en utilisant le levier des mouvements politiques, en développant des stratégies de vie individuelle, ont opéré une transformation irréversible en forçant les frontières de l’espace du mahrem. « Les maillons rompus entre notre passé et le présent, entre nos valeurs endogènes et la civilisation occidentale, bref, entre la tradition et la modernité pourront-ils se réconcilier dans notre mémoire et notre réalité sociale, ou, plus brièvement, y aura-t-il production de la modernité (comme « réinvention de la tradition ») et pourrons-nous dépasser notre discordance avec elle ? Cette question continuera encore pendant un certain temps à défier la personne musulmane. » (p 164)

Etude réalisée par Anne Dufresne, © POLEMIA

Font : http://news.turkiyemiz.biz/article30.html



6 décembre 2004



 



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